Dans les zones de montagne, la présence d'élevages bovins, ovins et équins constitue un enjeu majeur sur les plans économiques, sociaux et environnementaux. Depuis des millénaires, les pratiques agro-pastorales ont façonné non seulement les paysages mais aussi l'organisation sociale et économique des populations montagnardes. Tandis que les attentes sociétales sont de plus en plus affirmées, elles font souvent apparaître de profondes contradictions. Ainsi, les citoyens veulent préserver les populations de prédateurs (comme les loups par exemple) tout en refusant la disparition progressive de l'élevage pastoral , le tout avec une préoccupation croissante pour le réchauffement climatique et les émissions de gaz à effet de serre. Le consommateur veut s'approvisionner à bas prix dans les grandes surfaces mais réclame des produits « naturels » et locaux sans se soucier des contraintes engendrées par les conditions naturelles et le contexte économique. Ces contradictions reflètent celles qui touchent l'ensemble de l'agriculture et qui doivent être résolues sur le plan politique et économique à l'échelle européenne pour que la France reste un grand pays agricole.

Approche historique : les effets de la mondialisation

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les élevages de montagne des Alpes du Sud et des Pyrénées étaient surtout des élevages ovins, avec une valorisation importante de la laine. Ce qui s'est passé ensuite présageait de l'avenir : une première phase de mondialisation avec l’ouverture des frontières aux laines des pays émergents de l’époque, accompagnée d'un discours environnementaliste dénonçant un surpâturage du milieu, rendu responsable d'une forte érosion. L'apparition des engrais de synthèse a quant à elle « libéré » les éleveurs de la nécessité d'amender les terres par le fumier et le déclin de l'élevage « traditionnel » s'est accompagné d'une nouvelle mise en valeur fourragère de bonnes terres labourables, pour la production de viande (agneaux notamment) dans des exploitations plus grandes et plus spécialisées. Enfin, à partir des années 1980, une nouvelle ouverture des frontières à la viande est venue à nouveau bouleverser la production ovine. Mais les conditions difficiles du milieu montagnard (climat, pente, sol, altitude) impliquent que peu de productions agricoles peuvent le valoriser. Ainsi, l'élevage pastoral y reste fondamental.

Dans les Alpes du Nord, les élevages bovins lait ont toujours occupé une place centrale. Mais dès 1950, l'équilibre économique est rompu face à la hausse des charges, en particulier au coût de la main d’œuvre, dans une région où les stations des sports d’hiver constituent des opportunités d'emplois alternatives. La bonne valorisation du lait a néanmoins permis de maintenir – hélas de moins en moins - ce type d'agriculture malgré les conditions difficiles.

Au-delà de la baisse dramatique du nombre d’exploitations et du cheptel de montagne, l'expansion forestière (politique de reboisement et reforestation naturelle) a contribué à faire reculer le pastoralisme dans les zones les plus éloignées. Peu à peu, cela conduit à la fermeture des milieux, avec des conséquences diverses sur la biodiversité, mais aussi sur la santé.

Quelques chiffres D'après le recensement agricole de 2000, 60 000 exploitations agricoles françaises valorisaient des surfaces pastorales alors estimées à 1.8 millions d'hectares, avec un poids variable selon les massifs (51 % dans les Pyrénées, 40 % dans le Jura, 37 % dans le Massif central et 31 % dans les Alpes). Même si les exploitations pastorales semblent résister un peu mieux aux évolutions de la conjoncture, les Pyrénées ont encore perdu 13 % de leur effectif entre 2000 et 2010.

Le pastoralisme : une pratique importante pour les agriculteurs

L’exploitation des surfaces pastorales (pelouses, landes, estives, milieux boisés, zones humides...) répond à la double nécessité de tirer parti des ressources herbagères spontanées des prairies d’altitude pour nourrir le bétail en été et de libérer les surfaces mécanisables dans les parties basses des vallées pour les cultures et les foins ; une maîtrise des coûts d’alimentation d'autant plus importante face à la volatilité du prix des céréales devenue quasi structurelle. Ainsi, le pastoralisme représente une composante fondamentale de l’alimentation des troupeaux en montagne. Les ressources des estives sont très diverses en quantité, en qualité, en fonction de l'altitude et des micro-climats. Par exemple, dans les Préalpes méditerranéennes, les troupeaux peuvent rester au pâturage jusqu’à dix, voire douze mois, par an (60 à 80% des besoins annuels des animaux), contre 6 à 7 mois en haute montagne avec, en outre, un important besoin en foin et une plus grande fragilité face aux aléas climatiques et économiques. Ainsi, une forte sécheresse telle que nous la connaissons actuellement ne vient pas seulement toucher les productions de cultures et de fourrages, mais elle réduit aussi fortement les ressources de ces pâturages remettant fortement en cause l'équilibre économique des exploitations concernées.

Conséquences de la fermeture des milieux

L'élevage agro-pastoral est essentiel en matière de qualité et de diversité des paysages, notamment en ce qui concerne le maintien de milieux « ouverts », qui seraient sinon soumis à l'embroussaillement.

Ce type d’élevage s'avère essentiel pour de nombreuses raisons :

Incendie, avalanches : Dans les zones sèches, les troupeaux contribuent à la prévention de propagation des incendies en maîtrisant l’embroussaillement. Les pelouses d’altitude rases, car pâturées par les troupeaux avant l’hiver, retiennent mieux le manteau neigeux et limitent ainsi les risques d’avalanche.

Tourisme : La randonnée estivale en montagne étant une activité économique importante pour ces territoires, l'entretien de ces surfaces par les troupeaux touche également le tourisme. De plus, l’ancienneté de l’activité pastorale se traduit par un important petit bâti rural contribuant à l'attractivité touristique de ces régions et qui constitue aujourd'hui un patrimoine culturel à préserver.

Biodiversité animale et végétale : Les territoires à vocation agropastorale sont un important réservoir de biodiversité et sont souvent inclus dans des espaces protégés (Parcs, Natura 2000). Certaines espèces ayant besoin d'être pâturées pour leur cycle de développement et la fermeture des milieux laissant d'autres types de végétation prendre le dessus, le pâturage des troupeaux est indispensable dans ces espaces. Cette évolution de la végétation influe également sur les espèces animales sauvages présentes, que ce soit en matière d’habitat ou bien encore d’alimentation. Mais à la diversité des situations pastorales répond également une diversité des animaux élevés. Ce sont majoritairement des races rustiques, locales et emblématiques d’un territoire, dont les productions sont valorisées par des appellations représentant elles aussi un patrimoine à préserver.

Une conséquence sanitaire plus inattendue : la maladie de Lyme La maladie de Lyme est une maladie bactérienne (Borrelia burgdorferi) qui touche l'être humain et est transmise par les tiques. Cette maladie dégénérative évolue sur plusieurs années (voire décennies) avec des symptômes nombreux et variés, ainsi que des périodes de latence. Quelques jours ou semaines après la piqûre, une plaque rouge apparaît et s’étend progressivement. Cette rougeur peut disparaître toute seul en plusieurs semaines, ce qui perturbe fortement l'identification de la maladie. Sans traitement antibiotique spécifique, elle peut affecter de manière aiguë et/ou chronique divers organes, toucher les articulations, le système nerveux et conduire à de graves handicaps (physiques et mentaux). La maladie de Lyme est aujourd'hui devenue très fréquente. Peu reconnue en France, du fait d'une détection non adaptée (30 000 cas reconnus par an), elle est beaucoup mieux prise en compte dans d'autres pays tels l'Allemagne où 900 000 cas ont été diagnostiqués pour la seule année 2010. Selon une plaquette de la MSA, la maladie a été identifiée partout en France sauf sur le littoral méditerranéen. Elle serait absente en altitude (au-dessus de 1 500 mètres) et le risque d’infection serait maximal au printemps et au début de l’automne du fait de l’activité saisonnière des tiques.

Pour réduire le risque de piqûre, le port de vêtements longs et fermés est recommandé, de même que l'usage de produits répulsifs contre les insectes. Pour la CR, le lien entre la fermeture des milieux et la prolifération des tiques, semble évident.

Conclusion : le problème du loup

L'équilibre économique des élevages pastoraux étant de plus en plus remis en cause, le nombre d'exploitations diminue, faute de repreneurs. Les abattoirs en quête de rentabilité s'éloignent dans les plaines, contribuant ainsi à augmenter les contraintes pour les éleveurs et les coûts liés au transport. Les perspectives de la PAC, avec une forte baisse des surfaces primables et une ICHN bien loin des montants espérés, ne promettent pas un avenir radieux. La contrainte croissante du loup décourage les perspectives de reprise ou d’installation dans les zones les plus touchées.

Ainsi, l'orientation de la Directive européenne Habitat reflète les revendications d'associations écologistes, largement promues par les médias, d'un retour à la « nature sauvage ». La présence des grands prédateurs, tel le loup ou l'ours, en est devenue le symbole. La question de la cohabitation possible entre élevage pastoral et cette sorte de « nature », est posée. Hélas, juridiquement, la préservation des prédateurs prévaut sur celle des éleveurs ! Aujourd'hui, il y aurait entre 300 et 350 loups en France selon les chiffres officiels, avec une croissance exponentielle de leurs dégâts. Sa présence permanente a été confirmée en Ardèche : le loup a donc traversé le Rhône ! En 2014, plus de 9 000 bêtes ont été tuées par des loups (+ 1/3 par rapport à 2013) pour un budget d'indemnisation de plus de 2,5 millions d'euros. La situation est incontrôlable : le loup est un animal rusé et il est difficile de le chasser.

La cohabitation entre le loup et l'élevage pastoral – c'est à dire le type d'élevage que les mêmes associations veulent voir perdurer dans les paysages – est impossible. Les éleveurs et les bergers qui doivent investir dans des équipements de protection qui s'avèrent inefficaces, ont bien du mal à faire reconnaître les attaques de loups et à se faire indemniser. De nombreux pays touchés par l’arrivée de loups, comme la Suisse, la Suède, la Norvège, la Finlande et les États-Unis, ont engagé une régulation de sa population. La Coordination Rurale espère qu'enfin, en France, ce problème sera étudié objectivement et avec raison par les pouvoirs publics, au-delà des caricatures et des débats tronqués. Des pièges spécifiques, efficaces et agréés aux normes du piégeage sans cruauté existent : pourquoi ne pas les utiliser pour que le protocole parvienne au moins à réguler le quota annuel défini ? Ce serait un premier pas dans la bonne direction pour que le trop grand nombre de loups de France soit enfin pris en compte.

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