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Interview : s’installer sans aides

Interview : s’installer sans aides

Je suis Stevenn Personne, éleveur d’une cinquantaine de vaches laitières en race prim’holstein dans les Côtes-d’Armor en Bretagne. Je travaille en système conventionnel sur 48 hectares que je sème en herbe et maïs pour être au maximum autonome sur l’alimentation de mes vaches.

Comment s’est passée ton installation ?

Je me suis installé hors cadre familial, j’ai donc réfléchi à mon projet d’installation durant 2 ans avant de me lancer.
Je suis passé par le parcours d’installation de la chambre d’agriculture. J’ai participé à la formation 3P (Plan de Professionnalisation Personnalisé) et donc au stage 21h qui est obligatoire.

Comment as-tu vécu ton parcours d’installation ?

Si c’était à refaire, je ne passerais pas par la chambre d’Agriculture. La formation de 21h à laquelle j’ai dû participer faisait l’apologie du bio et ne m’a rien apporté sur le système conventionnel alors que c’est vers ce type de structure que je me dirigeais. Même pour quelqu’un qui n’aurait pas d’expérience ce n’est pas intéressant car les thématiques abordées sont beaucoup trop larges.

En plus, malgré mes 3 ans d’apprentissage, mon CAP production animale et utilisation du matériel agricole et mes 7 ans de salariat, j’ai été écarté du processus d’installation car je n’avais pas les bons diplômes. Il faut rentrer dans les cases pour pouvoir profiter de tous les avantages.

Est-ce que ton expérience agricole a facilité ton installation ?

Mon expérience a quand même facilité mon installation, j’avais confiance en moi et en mes choix et j’étais plus crédible auprès des banques.

Est-ce que tu penses avoir bien estimé la charge de travail avant de t’installer ?

Il y a énormément de travail à la ferme mais j’en étais bien conscient. J’ai par contre sous-estimé la charge mentale. En tant qu’agriculteur, tout dépend de nous, on vit presque sur son lieu de travail donc on ne déconnecte quasiment jamais.

Est-ce que tu regrettes de t’être installé ?

Non je ne regrette pas mais il est important de dire qu’une installation aujourd’hui est complètement différente d’une installation il y a 30 ans. Lorsque je me suis installé, j’ai construit mon projet en faisant attention à trouver en équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie privée. Comme tout le monde, j’ai besoin de temps libre, pour profiter de mon petit garçon, partir en vacances ou juste me reposer.

Je m’étais fixé 3 règles :
– avoir un week-end par mois
– conserver un revenu décent
– conserver un lien familial, amical, syndical

J’ai rempli l’un des critères, je travaille encore sur les autres et j’ai bon espoir d’y arriver rapidement.

Si j’ai un regret sur l’installation, c’est d’être obligé de s’installer en suivant un système qui n’aide pas les jeunes.

Pourquoi es-tu syndiqué et pourquoi à la CR ?

Avant mon installation, j’étais chez les JA salariés pendant 3-4 ans puis j’ai un peu laissé tomber par manque de temps du fait de mon installation. Durant celle-ci, j’ai demandé du soutien, mais ils ont fait la sourde oreille. Je me suis donc tourné vers la CR que je ne connaissais pas du tout. Les administrateurs de la CR 22 ont su m’épauler et m’orienter vers les structures qui pouvaient m’aider. Je suis donc syndiqué depuis mon installation en 2021. Je suis désormais administrateur de la CR 22 et membre des sections Lait et Jeunes du syndicat.

Il y a une part de militantisme dans mon installation, j’ai envie de faire bouger les choses.
J’espère que ma génération fera bouger les lignes pour que notre génération et celle d’après puisse vivre de ce métier tous systèmes confondus.
Mon souhait est que le premier maillon de la chaîne, ceux qui nourrissent tout le monde puissent vivre décemment.

À ton avis, quelles sont les qualités et compétences nécessaires pour s’installer ?

Il faut s’installer par envie, pas par opportunisme. Il faut être passionné et rester déterminé. Par contre, il ne faut pas rester focalisé sur un système, il est important d’aller voir ailleurs pour voir de tout et choisir le système dans lequel on se sent le mieux.

Il faut être un bon gestionnaire, bien réfléchir, se remettre en question souvent et avoir beaucoup de motivation.

La profession a l’un des taux de suicide les plus élevés. Aussi, quand ça ne va pas, il ne faut pas s’isoler et rester seul par fierté. Si vous avez des problèmes, il faut en parler !

Qu’est-ce que tu aimerais dire aux personnes qui souhaitent s’installer ?

N’ayez pas peur de vous installer, mais réfléchissez au système le plus autonome possible sans investissement trop conséquent. Le facteur clé est de maîtriser son coût de production.
Les premiers mois sont importants, faites attention avec votre trésorerie et à vos investissements, ne brûlez pas les étapes.

Mais surtout n’oubliez pas que c’est vous qui prenez tous les risques alors travaillez dans le système qui vous convient et ne vous laissez pas avoir par les structures qui voudraient faire du chiffre sur votre dos.

Tout le monde me disait que le parcours à l’installation est un parcours du combattant et je peux maintenant confirmer que c’est vrai. Mais ce métier vaut le coup et je suis ravi de pouvoir travailler avec mes vaches et d’être mon propre patron.