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Séparation du conseil et de la vente : à quoi faut-il s’attendre ?

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Séparation du conseil et de la vente : à quoi faut-il s’attendre ?

Depuis juillet la CR participe à des réunions, des auditions et contribue par écrit à ce projet d’ordonnance. Comme elle, d’autres OPA expliquent en quoi cette séparation sera non seulement inefficace sur la réduction de produits phytopharmaceutiques, mais qu’elle représente également une charge supplémentaire pour les agriculteurs. Pour autant, d’autres participants (ONG et consommateurs) plus éloignés du contexte et des contraintes que nous connaissons, restent persuadés qu’il faut libérer les agriculteurs du joug des boîtes phytos…
Alors qu’en septembre la séparation conseil/vente s’orientait vers un conseil annuel indépendant, indispensable pour l’achat des PPP, avec séparation stricte des capitaux et des personnes entre les acteurs de la vente et ceux du conseil indépendant, nous avons découvert un texte durci lors de la réunion du 14 novembre. Un ajout a été fait pour préciser le conseil au « quotidien » : ce conseil spécifique devrait lui aussi être réalisé par un conseiller indépendant comme pour le conseil annuel !

Un calendrier

Le gouvernement prévoit pour avril 2019 la promulgation du décret. Dès janvier 2020 la séparation sera obligatoire, autrement dit, les vendeurs de PPP ne pourront plus faire aucun conseil.
Enfin à partir de décembre 2022, les agriculteurs auront l’obligation de présenter une attestation de conseil annuel indépendant (pas forcément en lien avec le produit à acheter).
Un laps de temps de 3 années (janvier 2020 –décembre 2022) est donné pour la mise en place d’un réseau de conseillers indépendants. Des agriculteurs pourront donc se retrouver en défaut de conseil : encore une aberration !

L’hypothèse de départ est erronée

Sans parler des problèmes de mise en application et du respect des textes, la Coordination Rurale constate que ce projet est basé sur une hypothèse erronée : en éloignant les conseillers payés par des boîtes phytos, les agriculteurs appliqueraient moins de produits. C’est sans compter sur le bon sens des professionnels, leurs compétences techniques et les grandes difficultés financières que bon nombre d’entre eux traversent et qui les poussent à diminuer au maximum le recours à différents intrants.

Nous nous interrogeons donc sur la pertinence de ce projet concernant :

  • la réduction d’utilisation

Comme d’autres avant elle, cette réforme n’aura malheureusement aucun effet sur la consommation de PPP. En effet comment peut-on envisager sérieusement une réduction devant l’optimisation déjà réalisée et quand on sait qu’il n’y a pas ou peu d’alternatives sérieuses ? Car finalement tout le problème vient de là !

La recherche est défaillante sur les alternatives aux PPP parce qu’on lui donne comme objectif de ne plus avoir recours à la chimie dans la santé du végétal (oserait-on la même chose dans la santé animale ou la santé humaine? Évidemment que non!). Pourquoi se priver d’une recherche sur une chimie plus fine, mieux ciblée et plus performante d’un point de vue environnemental ?
Actuellement, les rares alternatives disponibles sont souvent plus coûteuses, moins efficaces et plus compliquées à mettre en œuvre (ex : acide pélargonique, trichogrammes…). Dès qu’elles seront plus nombreuses, efficaces et abordables, elles ne manqueront pas d’être adoptées rapidement par les agriculteurs y trouvant alors leur intérêt. Avec ce projet d’ordonnance, le problème est donc une nouvelle fois pris par le mauvais bout.

  • l’offre en conseil

Sans parler de la distorsion de concurrence supplémentaire avec les agriculteurs des autres États membres de l’UE et des pays tiers que ce nouveau système induit, une telle séparation privera les agriculteurs des conseils prodigués par des milliers de technico-commerciaux, généralement compétents, et pour nombre d’entre eux, préconisant déjà les alternatives aux PPP, lorsqu’elles existent, notamment dans des productions spécialisées qui demandent un appui technique fréquent. Le risque est grand de voir des producteurs se débrouiller seuls face au surcoût que va représenter le conseil indépendant et face à son éloignement géographique.

Enfin, cette séparation ne garantira aucunement la qualité du « protocole » conseillé. Ce n’est pas parce qu’un conseil est indépendant qu’il est plus pertinent. Tout dépend des compétences du conseiller.

  • le conseil annuel obligatoire

En quoi rendre obligatoire un conseil annuel peut-il avoir un impact sur la réduction de produits phytosanitaires ? L’agriculteur doit s’adapter en permanence à la variabilité climatique. Conditionner l’achat de PPP à l’obtention d’un conseil annuel n’a aucun sens sur le plan agronomique.

« Il faudrait former les conseillers à la voyance afin qu’ils puissent prédire le climat de l’année qui conditionne la pression des bioagresseurs et la quantité de produits à utiliser » ironise Jean-Louis Ogier, président de la section Fruits et Légumes de la Coordination Rurale.

Des questions et des inquiétudes en suspens !

Quel va être l’impact économique pour l’agriculteur ? Que vont devenir tous ces technico-commerciaux ? S’ils se reconvertissent en conseillers indépendants, tout en gardant des liens, même ténus, avec leurs employeurs d’origine, la séparation sera alors assez fictive. Perdant le réseau actuel de proximité, n’y a-t-il pas un risque de pénurie de conseillers dans les zones défavorisées ou en déprise agricole. Le conseil indépendant l’est-il réellement ?

La Coordination Rurale conteste le bien-fondé de cette mesure et s’inquiète de l’impact économique pour l’agriculteur. Elle est donc opposée à tout marché de conseil obligatoire organisé sur le dos des agriculteurs, les transformant en clients captifs.

L’agriculteur doit rester libre de se faire conseiller ou non, et libre du choix de son conseil. La CR perçoit l’agriculteur comme un chef d’entreprise autonome qui ne manquera pas d’adopter les alternatives si celles-ci sont efficaces et abordables.
La CR tient à conserver toutes les formes de conseils existantes tout en rappelant la nécessité de permettre aux agriculteurs d’acquérir une totale autonomie de décision par des moyens de formation adaptés et gratuits .

Au regard de tout cela, les agriculteurs sont une nouvelle fois face à l’inconnu et au vide, une situation difficile à vivre pour les femmes et les hommes de la terre.