Ce matin, j’ai fait le plein.
Comme tous les matins. Comme des milliers d’agriculteurs dans ce pays qui n’ont pas le choix. Ceux qui ne peuvent pas télétravailler. Ceux qui ne peuvent pas prendre le vélo pour aller labourer.
J’ai regardé le compteur tourner.
Et j’ai pensé à tous ceux qui, ce même matin, se demandaient si leur exploitation allait encore tenir.
Pendant ce temps, l’État attend.
Il temporise. Il espère que ça passe. Que le prix du baril redescende tout seul, que la colère retombe, que les agriculteurs s’habituent — comme ils se sont habitués à tant d’autres choses.
On nous dit qu’il n’y a plus d’argent.
Pourtant, près de 60 % du prix à la pompe part dans les caisses de l’État. À chaque hausse, il encaisse davantage. Automatiquement. Sans effort. Sans risque. Sans se lever à cinq heures du matin par tous les temps.
Alors non. Je ne crois pas qu’il n’y ait pas d’argent.
Je crois qu’il n’y a pas de volonté.
Le carburant, pour nous, ce n’est pas une ligne dans un budget. C’est le sang qui fait tourner l’exploitation. Sans lui, les machines s’arrêtent, les bêtes ne sont plus soignées, les champs ne sont plus travaillés. Chaque centime de hausse, on le sent. On le vit. On l’absorbe — jusqu’au moment où on ne peut plus.
Et ce moment, pour beaucoup, approche.
Pendant que la France hésite, nos voisins européens, eux, agissent.
L’Allemagne a réduit temporairement les taxes sur les carburants.
L’Espagne a mis en place des aides directes pour les transporteurs et les agriculteurs.
L’Italie a également baissé ses taxes pour amortir la hausse.
La Belgique a réduit la TVA sur l’énergie pour soutenir les travailleurs.
Pas parce qu’ils sont plus généreux.
Parce qu’ils ont compris une chose simple : quand ceux qui produisent s’effondrent, c’est tout le pays qui vacille.
Ici, on attend.
On puise dans des stocks constitués avant les tensions, avant les crises. On gagne du temps. On repousse l’échéance. Et pendant ce temps, des hommes et des femmes comptent ce qu’il leur reste.
Je pense aux routiers qui font des milliers de kilomètres pour que nos rayons soient pleins.
Aux ambulanciers qui roulent la nuit pour que quelqu’un arrive à temps.
Aux artisans qui sillonnent les routes pour que les maisons soient chauffées, réparées, entretenues.
Ces gens-là ne demandent pas la lune.
Ils demandent à pouvoir travailler sans se ruiner.
Nous aussi.
Ce que l’État ne dépense pas aujourd’hui, il devra le dépenser demain — en aides d’urgence, en plans de sauvetage, en exploitations rachetées à la casse. L’inaction n’est pas une économie. C’est une facture différée.
Et nous, dans nos exploitations, les factures différées, nous savons ce que cela veut dire.
Alors je pose la question, sans détour : sommes-nous en train de devenir le tiers-monde de l’Europe ?
Un pays où ceux qui se lèvent tôt paient pour ceux qui décident tard.
Un pays où l’on demande toujours plus à ceux qui ont déjà tout donné.
Un pays où produire est devenu un acte de résistance.
Les agriculteurs ne veulent pas de pitié. Ils ne veulent pas de discours. Ils veulent pouvoir regarder leur exploitation dans dix ans et se dire qu’ils ont tenu. Qu’ils ont transmis. Que ça valait la peine.
Un pays qui laisse tomber ceux qui le nourrissent ne mérite pas de se dire souverain.
Et un pays qui n’agit pas aujourd’hui récoltera demain ce qu’il a semé.
Vincent Lesage
Président CR50