Madame la Ministre,
J’ai lu votre communiqué de presse du 9 avril 2026, dans lequel vous annoncez des mesures de soutien aux exploitations les plus exposées face à la hausse des charges et aux tensions économiques persistantes. Toujours dans un esprit de dialogue, je souhaite vous faire part des interrogations et remarques qu’il soulève.
Ces mesures traduisent une volonté claire : amortir l’impact d’un contexte mondial devenu structurellement défavorable pour de nombreuses fermes françaises. La question n’est donc pas celle de la nécessité d’intervenir. Elle réside dans la nature même de l’intervention. Une question se pose alors : pourquoi faut-il compenser en permanence plutôt que réformer structurellement ?
Les aides annoncées, qu’elles concernent la trésorerie, les charges ou les dispositifs sectoriels, sont devenues un pilier permanent du fonctionnement agricole. Elles ne corrigent plus une crise ponctuelle : elles maintiennent à flot un modèle économique sous tension chronique. Autrement dit, l’agriculture française ne vit plus seulement de sa production et de ses marchés ; elle survit grâce à un système d’aides qui s’empilent au rythme des crises qu’il est censé amortir.
Les exploitations agricoles supportent un niveau de charges énergétiques et fiscales élevé, dont la moindre variation a des conséquences importantes, comme on l’a vu récemment avec le GNR. Celui-ci, outil central de la production agricole, est intégré dans un système fiscal qui ne reflète ni ses usages, ni les réalités de la compétitivité mondiale, ni celles de la législation européenne.
Il en résulte une contradiction majeure : l’État compense une partie des coûts qu’il contribue lui-même à alourdir.
Le prix du GNR agricole est encadré par deux dispositifs fiscaux principaux :
- la directive 2003/96/CE, qui définit les accises au niveau européen. Elle impose aux États membres un niveau minimal de taxation sur les produits énergétiques non routiers, fixé à 21 €/1 000 litres, soit 2,1 centimes par litre. Ce seuil laisse la possibilité aux États de taxer au-delà de ce minimum. En France, les accises sont fixées à 38,6 €/1 000 litres, soit 3,86 centimes par litre. La différence s’élève à environ 1,8 centime par litre ;
- la directive 2006/112/CE, qui régit la TVA. Elle impose un taux normal minimum de 15 % au niveau européen. En France, ce taux est de 20 %, sans distinction de spécificité agricole. Toutefois, la TVA est récupérable pour les exploitants agricoles dans le cadre de leur activité professionnelle.
La mesure d’exonération temporaire du droit d’accise sur le GNR pour le mois d’avril constitue un dispositif de soutien limité dans le temps et sans modification structurelle du cadre fiscal. Mais nous pouvons aller plus loin dans la réflexion : du fait de sa taxation plus élevée ces dernières années, l’État français n’a-t-il pas contribué à affaiblir la trésorerie des exploitations, leur enlevant ainsi toute possibilité de faire face aux crises que constituent « les étaux des prix mondiaux » ?
Un autre paramètre entre en compte lorsque l’on parle du prix du GNR : le raffinage. Celui-ci constitue une part non négligeable du prix au litre. Plus globalement, le raffinage est au cœur de nombreux secteurs : l’agriculture, mais aussi la plasturgie, la construction, le textile et la santé. Or, en désindustrialisant fortement ses industries pétrolières ces vingt dernières années, la France s’est rendue dépendante des importations.
Concrètement, à l’heure actuelle, la France importe 38 % de sa consommation de diesel et plus de 50 % de son carburant d’aviation. Ces chiffres sont supérieurs à ceux de la plupart des autres pays européens. Dans un monde marqué par des tensions géopolitiques constantes et croissantes, cette dépendance pose question. Comment être maître de notre souveraineté alors que notre agriculture — et, à fortiori, notre économie — repose sur la capacité et le bon vouloir d’autres pays à nous fournir en matières premières ?
Passons au reste des aides décrites dans ce communiqué.
Reports de charges, prêts garantis, étalements fiscaux : ces dispositifs ont un effet immédiat sur la trésorerie. Ils ne modifient en rien les problèmes structurels des exploitations. Ils décalent la difficulté sans la résoudre.
Je m’interroge : comment les exploitations qui bénéficieront de ces aides pourront-elles les rembourser le moment venu ? Par quel mécanisme nos prix vont-ils augmenter afin de faire face à ces échéances ?
Chaque jour, le nombre d’exploitations en difficulté augmente. Chaque jour, les trésoreries de celles qui tiennent encore se dégradent. Comment ferons-nous face à ces remboursements ?
Une exploitation, un secteur économique, ne peut pas durablement vivre d’avances, de reports ou d’aides ponctuelles. Il doit pouvoir vivre de son activité. Peut-on encore parler d’aides lorsque celles-ci deviennent le support de survie des exploitations ?
Des solutions existent pourtant :
- assurer des prix couvrant les coûts de production, permettant aux agriculteurs de vivre de leur travail ;
- alléger les charges pesant sur les exploitations ;
- mettre fin aux surtranspositions françaises ;
- garantir une réciprocité réelle des normes.
Il ne s’agit pas d’un avantage, mais d’une cohérence économique, dans une volonté d’unité européenne, comme vous en appeliez dans votre discours lors du congrès de la FNSEA.
Les agriculteurs n’attendent pas uniquement des dispositifs de soutien supplémentaires. Ils attendent de pouvoir s’en passer. Ils attendent une architecture économique cohérente, où tout ne se contredit pas en permanence.
Tant que les réponses apportées resteront ponctuelles, ciblées et correctives, elles donneront le sentiment d’un système qui accompagne les difficultés sans jamais chercher à les faire disparaître.
L’agriculture française continuera alors de fonctionner comme un équilibre instable : soutenue d’une main, fragilisée de l’autre. Cela n’est pas une politique agricole, c’est un système de compensation permanent. Cela ne peut plus durer.
La question que je vous pose alors : au vu des contextes extrêmement inquiétants à tous les niveaux, qui mettent déjà à genoux la ferme France, combien d’exploitations devront encore disparaître pour vous ouvrir enfin les yeux ?
Veuillez agréer, Madame la Ministre, l’expression de ma considération distinguée.
Albertus PARDIJS
Secrétaire général adjoint
Coordination rurale du Calvados