Laurent Denise, chercheur indépendant sur le lien eau – climat – biodiversité, est intervenu auprès des agriculteurs de la CR BFC sur le thème de la gestion de l’eau et des liens avec l’agriculture, ce 29 septembre à Montchanin (71).

L’été 2022 a été marqué par une nouvelle sécheresse d’ampleur. On ne souffre pas d’un manque d’eau quantitativement, mais d’une très mauvaise répartition des précipitations. Pour se prémunir des sécheresses, il faut penser la gestion de l’eau avant qu’elle ne manque. Il est vital de réguler le cycle de l’eau car c’est lorsqu’on le brise que l’on rencontre des épisodes climatiques extrêmes, avec les dégâts que nous connaissons sur les espaces naturels et les cultures agricoles.

 

Le risque numéro 1 en France : l’inondation

Le risque naturel n°1 en France, ce n’est pas la sécheresse mais l'inondation, soit l'excès d'eau. Depuis plus de 30 ans, les experts du climat prévoient une dégradation dans la répartition annuelle des pluies, mais pas moins d'eau. La seule et unique façon de perdre de l'eau douce c'est de la jeter en mer : si on en manque l'été, c'est qu'on en jette trop l'hiver, d'où l'importance de la régulation. La sécheresse 2022 n'est pas encore terminée que certains territoires ont déjà subi les premières inondations. En Nouvelle-Aquitaine, où habite Laurent Denise, le bassin versant de la Garonne rejette en mer plus de 50% des pluies, la Sèvre Niortaise plus de 75%, quand il ne faudrait jamais dépasser les 30%. Comme le précise l'INRAE dans la Nouvelle représentation du cycle de l'eau intégrant les activités humaines, les pluies continentales sont provoquées à 70% par la couverture végétale - les 30 % restants proviennent de l’évaporation directe des mers et des océans . Mathématiquement, si les rejets d'eau douce en mer dépassent les 30%, le cycle se dérègle puisque la végétation n'a pas assez d'eau pour l'alimenter l'été !

  cycle eau complet

« Végétation = Pluie »

Les végétaux ont un rôle primordial dans le cycle de l’eau : 70% du volume des précipitations continentales proviennent de l’évapotranspiration de la végétation.

Cette eau, une fois dans l’atmosphère, forme des nuages, retombe sous forme de pluie, est captée par les végétaux, génère à nouveau de l’évapotranspiration et ainsi de suite. D’où l’importance de maintenir les végétaux en vie : à l’inverse, une plante sèche ne transpire pas, ne génère donc pas de vapeur d’eau dans l’atmosphère, donc pas de pluie. Un sol sec ou artificialisé monte bien plus vite en température qu’un sol végétalisé qui garde de l’humidité, et la sécheresse provoque ainsi la canicule avec un effet très pervers : plus il fera sec, plus il fera chaud et moins on aura de pluie. La disparition de la couverture végétale, c'est la spirale infernale de la désertification !

 

Gérer l’eau, c’est gérer un cycle, et non un volume !

La plante qui "transpire" le plus au m2 l'été, donc qui climatise le mieux, c'est l'arbre, et notamment les feuillus (300 à 500 litres d'eau par jour, soit jusqu’à 5000 m3 à l'hectare et par an), d’où le rôle crucial des forêts dans le cycle de l'eau  ; les forêts de conifères brûlent tous les étés parce qu'elles transpirent deux fois moins que les feuillus donc évacuent deux fois moins de chaleur et provoquent deux fois moins de pluies. Pour avoir un bon équilibre, il faudrait un tiers de conifères pour deux tiers de feuillus. Il faut au minimum 30 ans pour qu'un arbre soit pleinement opérationnel. En attendant, il faut assurer une couverture végétale vivante l'été sur toutes les surfaces agricoles pour évacuer la chaleur (20°C de moins grâce à l'évaporation) et provoquer les pluies. Contrairement aux idées reçues, aucun champ irrigué ne peut évaporer plus d'eau qu'une forêt : il faut replanter des arbres mais ça ne suffira pas, une haie dans un champ sec l'été, c'est une goutte d'eau dans le désert :  c'est avec des champs verts qu'on fait pleuvoir, c'est avec des champs secs qu'on fabrique des déserts.

taux evaporation  

Une mauvaise gestion des eaux usées

La plupart des zones urbanisées ne recyclent pas les eaux usées et les pluies mais les rejettent en rivière : en France, seulement 0,8% des eaux usées sont recyclées. À titre de comparaison, en Israël 90% des eaux usées sont recyclées pour des usages non domestiques comme l'arrosage.

Actuellement, les rejets urbains sont trop toxiques pour un usage agricole. Les stations d’épuration dépensent beaucoup d'énergie pour tenter de nettoyer « l'eau dans l'eau », c'est un traitement très coûteux et inefficace. Résultat, les eaux usées, sommairement traitées, sont diluées dans les rivières, solution de facilité dès lors que les capacités de ces stations sont dépassées (à chaque pluie les stations débordent directement dans les cours d'eau), ce qui pose un évident problème de pollution et de contamination (micro-plastiques, métaux lourds, médicaments, virus, bactéries, etc ... ), que l’on retrouve jusque dans les bassins ostréicoles. Non seulement l'eau est perdue, mais aussi une bonne partie de la matière organique qu’elles contiennent, dont les nitrates et les phosphates indispensables pour les sols. Pourtant, avec un traitement adapté, les rejets urbains (eaux et matières organiques) seraient recyclables pour des usages non domestiques, en agriculture ou en industrie.

Au Québec par exemple, des champs de biomasse permettent le traitement des eaux usées et des boues de station : elles sont épandues sur des champs de saules ou de miscanthus spécialement dédiés, dont le sol, milieu aérobie riche en micro-organismes décomposeurs (où l’eau est en contact avec le dioxygène), est bien plus à-même de nettoyer l’eau et de valoriser les matières organiques qui s’y trouvent (production d'énergie par la biomasse). Dans la nature rien ne se perd tout se recycle. Ce sont des plantes vivaces, avec des racines très profondes allant chercher l’eau très loin, et qui contribuent au cycle de l’eau en plus de leur rôle dépollueur.

Il faut savoir que si les rejets d’eaux usées  des villes étaient recyclés cela couvrirait très largement les besoins agricoles. Par exemple, en Nouvelle Aquitaine , les rejets urbains (eaux usées et pluies - 9,3% du territoire régional étant artificialisé) représentent un volume dépassant les 5 milliards de m³ par an, quand les prélèvements dans les nappes phréatiques représentent 500 000 millions de m³...

La mise aux normes des collectivités (aucun rejet en rivière pour ne pas perturber le cycle de rechargement des nappes phréatiques et éviter les pollutions) nous garantirait de ne plus manquer d'eau...

En clair, nous ne manquons pas d’eau mais nous en jetons trop, et en plus trop sale !

on ne manque pas d eau

 

Les retenues collinaires, un levier vital pour le maintien d’un climat tempéré

Le stockage des pluies de l’hiver pour qu’elle profite à la végétation l’été est la meilleure manière de procéder. Les retenues collinaires à l’amont des bassins versants, comme le lac de Caussade, sont les outils les plus efficaces, les plus écologiques (ce sont par définition des zones humides) et les moins coûteux que nous ayons à notre disposition au vu de l’urgence climatique. En effet, ces retenues permettent de retenir l’eau sur le territoire, d'éviter les inondations en aval des bassins versants, d'alimenter les nappes phréatiques (infiltrations ), d’irriguer l'été (sans pomper dans les nappes = économie d'énergie), de préserver les sols et leur végétation de l’assèchement, de garantir notre sécurité alimentaire et d'alimenter la biodiversité locale (faune et flore). Alimenter le cycle de l’eau par une couverture végétale toute l'année, et en priorité l'été, tout en freinant les sécheresses et les inondations. Nos campagnes doivent être des océans de verdures l'été et surtout pas des déserts sans eau et sans vie : ce n'est pas l'agriculture qui a besoin d'eau mais le climat qui a besoin de végétation au rythme des forets de feuillus !

Le stockage des eaux de surface (ruissellements) est donc un levier permettant de maintenir un cycle naturel et vertueux, dont il est essentiel qu’il soit intégré aux politiques d’aménagement du territoire.

La Coordination Rurale Bourgogne-Franche-Comté remercie Laurent Denise pour son enrichissante conférence et les échanges qui l’ont suivie, qui nous ont montré que des solutions existent face aux changements climatiques, et que l’optimisme est permis !

Pour en savoir plus sur les travaux de Laurent Denise, vous pouvez retrouver le diaporama de sa conférence, et consulter ses travaux à ces différents liens  :

https://www.ouest-france.fr/medias/ouest-france/courrier-des-lecteurs/secheresse-en-ete-et-inondations-en-hiver-6961739 https://www.ouest-france.fr/medias/ouest-france/courrier-des-lecteurs/secheresse-et-dereglement-climatique-8a9e8ea1-4fa0-420f-8633-8ffd27dbc189

http://pasdeclimatsanseau.a.p.f.unblog.fr/files/2021/03/tcs111_echos1.pdf http://pasdeclimatsanseau.unblog.fr/2020/06/25/impact-du-taux-de-vapeur-deau-dans-latmosphere/

https://www.mediaterre.org/actu,20200624084144,1.html https://www.mediaterre.org/actu,20200211092626,2.html https://www.mediaterre.org/actu,20200215090102,2.html

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