Canicule, travail de nuit, plaintes, contrôles : jusqu’où ira-t-on avant de faire confiance à ceux qui nous nourrissent ?
Cette semaine, j’ai parlé avec des agriculteurs qui ne savaient plus quand dormir. Certains moissonnent jusqu’à cinq heures du matin. Ils rentrent chez eux pour quelques heures. Ils repartent avant le lever du soleil. Pas parce qu’ils sont passionnés par les nuits blanches. Parce qu’ils n’ont plus le choix. Parce qu’entre la canicule, les risques d’incendie, les contraintes administratives et la météo, c’est désormais la seule fenêtre qu’il leur reste pour sauver une année de travail.
Il y a quelque chose que je ne comprends plus. Parce que là, en Normandie comme ailleurs, on est en train d’atteindre des sommets d’absurdité, et j’ai besoin de le dire, avec ma colère, mais surtout avec toute l’humanité que je dois aux femmes et aux hommes que je représente. Ce que je vais raconter, personne ne l’invente. C’est du vécu, du quotidien. C’est l’Orne, le Calvados, la Manche, l’Eure, la Seine-Maritime, notre Normandie tout entière qui se cogne contre le même mur.
On nous interdit de travailler le jour.
Des arrêtés préfectoraux tombent, et comprenez moi bien, je ne conteste pas leur bon sens : en période de canicule, pour la sécurité des agriculteurs et pour éviter les incendies de culture, on interdit le travail agricole l’après-midi. D’accord. Je l’entends. Je le comprends même très bien : j’ai vu des champs brûler, j’ai vu la peur dans les yeux de collègues qui regardaient le thermomètre monter en même temps que la moissonneuse chauffait.
Alors on travaille la nuit. Et on vient encore nous contrôler.
Alors que font nos agriculteurs, nos éleveurs, nos chauffeurs de tracteur, pour sauver une récolte, pour ne pas perdre le fruit d’une année entière de labeur, de sueur et de nuits blanches à surveiller le ciel ? Ils travaillent la nuit. Ils dorment deux ou trois heures, quand ils dorment. Ils s’épuisent sous les phares de leurs machines pour que le grain rentre, pour que personne dans ce pays ne manque de pain.
Et ici ou là, des plaintes, des recours ou des contrôles apparaissent dès que les moissons se poursuivent la nuit. Alors on ferme la fenêtre à l’un, et on ferme la porte à l’autre. Interdiction de travailler le jour à cause de la chaleur, contestation du travail la nuit à cause du bruit ou du temps de travail de ceux qui nous aident. Résultat ? On fait quoi ? On cligne des yeux et les récoltes se ramassent toutes seules ?
Dans le Calvados, la même logique à l’œuvre
Ce qui s’est passé récemment dans le Calvados résume bien cette impasse. En pleine moisson, alors que les créneaux de travail sont déjà extrêmement réduits par les restrictions liées à la chaleur, des contrôles interviennent encore sur les horaires de travail et l’organisation des équipes, jusque chez les salariés des coopératives et les chauffeurs de tracteur. Le sentiment, sur le terrain, est toujours le même : on vient d’abord vérifier que tout est conforme, plutôt que de chercher comment permettre aux récoltes d’être rentrées dans de bonnes conditions. Au moment précis où toute une filière aurait besoin de souplesse pour rentrer une récolte qui n’attend pas, qui ne négocie pas avec un calendrier administratif, qui se dégrade sur pied si on ne la ramasse pas à temps.
Ces décisions, prises depuis des bureaux, loin des champs, loin de la poussière, loin de la chaleur et loin de la nuit, tombent sur des esprits déjà à bout. Fatigués par le stress permanent, par des prix qui ne couvrent plus le coût de production, par un revenu qui s’effondre, par l’absence totale de visibilité sur l’année prochaine, sur la récolte prochaine, sur l’avenir tout court.
À force de considérer chaque agriculteur comme un administré à contrôler avant d’être un professionnel à accompagner, on finit par casser ce qui fait tenir une profession entière.
On nous demande plus de faire notre métier, on nous demande de s’excuser de le faire.
On nous demande :
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- de ne pas faire de bruit.
- de ne déranger personne.
- de ne pas travailler quand il fait trop chaud.
- de ne pas travailler quand la nuit tombe.
- de respecter toujours plus de contraintes.
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Pendant ce temps-là, les récoltes, elles, n’attendent ni les arrêtés, ni les horaires de bureau.
Une récolte ne se décide pas dans un bureau. Elle se décide dans un champ. En regardant le ciel. En surveillant le vent. En attendant que l’humidité baisse. En observant la maturité du grain. Les agriculteurs ne choisissent pas leurs horaires. C’est la nature qui les choisit pour eux.
Une question d’empathie et de bon sens
Le bruit d’un tracteur à deux heures du matin en plein été, ce n’est pas une nuisance. C’est le bruit de gens qui travaillent pour que nous ayons de quoi manger dans nos assiettes le lendemain. Quand vous achetez votre pain, vos légumes ou votre viande, vous pensez qu’ils viennent d’où ? Des rayons du supermarché, par magie ? Non. Ils viennent du travail de nos agriculteurs normands, de nos éleveurs, de nos coopératives, de ces équipes qu’on vient contrôler au moment même où elles n’ont pas fini leur nuit.
Il devient difficile de comprendre comment on peut manquer à ce point d’empathie et de cohérence envers celles et ceux qui nous nourrissent.
Il faut arrêter cette incohérence
En Normandie, dans l’Orne comme dans le Calvados, dans la Manche comme dans l’Eure ou la Seine Maritime, nous portons la même colère et le même constat : on ne peut pas exiger d’un agriculteur qu’il ne travaille ni le jour ni la nuit, et s’étonner ensuite qu’il craque, qu’il s’endette, qu’il abandonne. On ne peut pas restreindre son travail quand il fait trop chaud, restreindre encore son travail quand la nuit tombe, et venir vérifier qu’il respecte chaque règle plutôt que de vérifier s’il tient encore debout.
Le jour où il n’y aura plus suffisamment d’agriculteurs pour produire, nous découvrirons trop tard que notre souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se cultive.
Soutien total et indéfectible à nos collègues agriculteurs
La Coordination Rurale de Normandie, apporte son soutien total et indéfectible à tous les agriculteurs, aux éleveurs, à nos salariés de coopératives, à tous ceux qui ne ménagent pas leurs efforts, de jour comme de nuit, pour nourrir ce pays.
Derrière chaque moisson, il y a des femmes et des hommes qui portent, souvent seuls, le poids de notre alimentation. Ils ne demandent ni privilège, ni passe-droit. Ils demandent simplement que les décisions publiques cessent de se contredire. Ils demandent qu’on les considère enfin comme des partenaires, et non comme des suspects permanents.
À force de compliquer le travail de ceux qui nous nourrissent, nous prenons le risque de décourager une génération entière.
Le bon sens n’est pas un slogan. C’est peut-être ce qui manque le plus aujourd’hui.
Anne Valérie Préel
Présidente de la Coordination Rurale de l’Orne
Pour la Coordination Rurale Normandie