Lettre ouverte

Depuis trois ans, nous étions dans la rue. Des tracteurs par milliers, des ronds-points occupés, des panneaux retournés en signe de détresse. Vous avez fait semblant d’écouter. Vous avez promis. Des ministres se sont succédé au perchoir des annonces, des lois d’urgence ont été votées en grande pompe, des accords ont été signés devant les caméras avec des poignées de main satisfaites. Puis les tracteurs sont rentrés, les banderoles ont été rangées, et vous êtes retournés à vos priorités.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne sur les ronds-points. Vous devez y voir un signe d’apaisement. C’est une erreur. Ou pire : un aveuglement que vous choisissez.

Quand un paysan ne descend plus dans la rue, ce n’est pas qu’il va mieux. C’est qu’il n’a plus le temps, plus l’énergie, parfois plus l’espoir. Il est au champ. Il est face à son banquier qui ne veut plus le suivre. Il est seul, le soir, à la table de la cuisine, à faire les comptes d’une exploitation qui ne tiendra peut-être pas l’hiver. Le silence que vous prenez pour de la résignation est en réalité de l’épuisement. Et l’épuisement, contrairement à la colère, ne fait pas de bruit, il fait des faillites, des reprises qui n’ont pas lieu, des fermes qui ferment sans qu’on en parle au journal de vingt heures.

Nous avons enchaîné des récoltes catastrophiques et des prix parmi les plus bas jamais enregistrés, pendant que les charges, elles, n’ont jamais baissé d’un centime et que nos intermédiaires continuent à faire de la marge. On nous sert la même excuse en boucle : les tensions géopolitiques, la guerre, l’incertitude mondiale. Mais ces guerres, qui les décide ? Une poignée de dirigeants qui protègent leurs intérêts et ceux de quelques industries, pendant que la facture retombe systématiquement sur ceux qui n’ont jamais eu voix au chapitre. Nous absorbons le choc en bout de chaîne, sans jamais pouvoir le répercuter sur personne. Ce n’est pas une fatalité géopolitique. C’est un choix politique de qui doit payer.

Ce n’est pas l’absence de dispositifs qui nous tue. C’est votre lenteur, votre mépris déguisé en procédure. Nous demandons, en avril, l’autorisation de faucher des jachères car les agriculteurs ont vu qu’il y aurait un manque de fourrage. Votre réponse arrive fin juin, quand l’herbe est sèche, quand la fenêtre est fermée depuis des semaines, quand la demande n’a plus aucun sens agronomique. Vous nous répondez, mais vous répondez à une question qui n’existe plus. C’est de l’administration qui traite le vide.

Nous demandons une dérogation pour ne pas semer des couverts végétaux car nous n’avons ni la pluviométrie ni la trésorerie pour implanter. Vous nous répondrez peut-être cet hiver, c’est-à-dire après que la saison aura tranché à votre place, dans la douleur pour les portefeuilles des exploitations mais pas pour nos fournisseurs de semence. Combien de temps encore allez-vous confondre lenteur administrative et prudence ? Ce n’est pas de la prudence. C’est de l’indifférence organisée.

Même vos aides les plus vantées deviennent, à l’examen, des pièges bureaucratiques. L’aide sur les engrais azotés : belle sur l’affiche, à 50 ou 70 euros la tonne. Mais pour la toucher, il faut d’abord acheter, donc avoir la trésorerie qu’on n’a plus, puis fournir factures, attestations comptables, justificatifs, avant d’espérer un remboursement des mois plus tard si l’enveloppe n’est consommée car premier arrivé premier servie. Vous demandez à des exploitations exsangues de faire l’avance de frais pour bénéficier d’une aide censée compenser leur absence de trésorerie. Il fallait y penser. Pendant ce temps, les banques qui ont historiquement porté le monde agricole, le Crédit Agricole en tête, une banque née pour et par les paysans, se détournent de nous. Le secteur est jugé trop risqué. Pas assez rentable. Vous avez laissé le monde agricole devenir un mauvais pari pour ceux-là mêmes qui devaient le soutenir.

On nous somme de planter des haies, de préserver les sols, de réduire les intrants, de protéger la biodiversité. Nous le faisons, pas parce qu’on nous l’ordonne, mais parce que nous savons, mieux que quiconque assis dans un bureau, qu’une terre épuisée ne nourrit plus personne, pas même nos propres enfants. Mais vous exigez ces efforts sans jamais les payer. Vous légiférez depuis des couloirs climatisés sur des pratiques que vous n’avez jamais vécues, vous qui n’avez jamais regardé une grêle détruire en dix minutes une année de travail.

Le débat public s’est habitué à opposer les paysans à l’écologie, comme si nous en étions les ennemis. C’est un mensonge commode. Ce que nous demandons est d’une simplicité que votre administration semble incapable de comprendre : que les services que nous rendons à la collectivité soient reconnus et rémunérés, pas seulement exigés sous peine de sanction. Il existe un vrai débat, légitime, sur les meilleurs leviers de la transition écologique, certains défendent la norme et la contrainte, d’autres, dont nous sommes, pensent que la contrainte sans compensation ne fait que vider les campagnes et transférer la production vers des pays sans aucune exigence environnementale (MERCOSUR). On peut discuter de ce désaccord. Ce qu’on ne peut pas accepter, c’est qu’il se règle systématiquement sur le dos de ceux qui produisent, pendant que d’autres théorisent depuis un plateau télé.

Cet été encore, dans le Sud comme ailleurs, ce sont des agriculteurs qui, aux côtés des pompiers, ont ouvert leurs cuves et engagé leurs tracteurs pour freiner les incendies. Sans qu’on le leur demande. Sans qu’ils en tirent la moindre reconnaissance officielle. Ils n’ont rien exigé en retour, sinon une chose : qu’on leur fiche la paix, qu’on cesse de décider à leur place depuis des bureaux qui ignorent tout du terrain, qu’on leur fasse enfin confiance pour gérer ce qu’ils connaissent mieux que quiconque.

La vraie question : de quoi, de qui dépendrons-nous demain ?

Notre pays trouve, des milliards pour armer des conflits qui ne sont pas les nôtres. On peine à trouver, chez nous, de quoi sauver une exploitation qui produit le pain, le lait, la viande, les fruit et légumes que vous mangez chaque jour. Il y a là une guerre silencieuse, sans images ni communiqués officiels : celle de rester debout, chez soi, sur sa propre terre. Cette guerre-là, personne ne la couvre. Personne ne défile pour elle. Et pourtant elle décidera, plus que n’importe quel conflit lointain, de ce que sera notre pays dans dix ans.

Car voilà ce qu’il faut comprendre, au-delà des dossiers d’aide et des éléments de langage : un pays qui perd son agriculture ne perd pas seulement des emplois ou des paysages de carte postale. Il perd sa capacité à se nourrir par lui-même. Il devient dépendant d’autres pays pour son alimentation, des pays qui ont leurs propres intérêts, leurs propres crises, et qui ne nous devront jamais rien le jour où ils décideront de garder leur production pour eux. La souveraineté alimentaire n’est pas un slogan à ressortir dans les discours officiels par des politiques déconnectés. C’est une question très concrète, et brutale : le jour où la France ne produira plus assez, qui décidera de ce que nous mangerons, à quel prix, et selon les conditions de qui ?

Nous ne demandons pas la charité. Nous demandons d’être payés pour ce que nous produisons, et rémunérés pour ce que nous préservons. Nous demandons que les décisions soient prises au rythme des saisons, et non au rythme des calendriers électoraux. Nous demandons, simplement, à pouvoir continuer à faire notre métier.

La terre ne ment pas. Elle donne ce qu’on lui donne, et elle se tait quand on l’épuise. Il est encore temps de l’écouter. Mais ce temps, contrairement à celui de vos administrations, ne se prolonge pas indéfiniment.

Dans la même catégorie

Bourgogne Franche-Comté
Bourgogne Franche-Comté
Bourgogne Franche-Comté
CR 70