Au vu de la conjoncture actuelle et en réponse aux idées préconçues sur les usages agricoles de l’eau, les CR de l’Ain et du Rhône ont tenu à organiser une conférence intitulée « L’eau, un bien commun à entretenir ». Face à un public nombreux composé d’agriculteurs, d’habitants du territoire, d’élus, de responsables associatifs, professionnels et administratifs, celle-ci s’est déroulée le mardi 14 mars 2023 à Saint-André-de-Corcy (01) en présence de Laurent Denise, chercheur indépendant sur le lien climat, eau et biodiversité.

Après un mot d’introduction de Françoise Boyer et Laurent Juffet (respectivement présidents des CR du Rhône et de l’Ain), monsieur Denise a mis à profit son expertise en hydrologie et météorologie pour présenter les enjeux relatifs à la gestion de l’eau, déconstruire les controverses liés à son utilisation et insister sur la nécessité d’aller vers une politique publique de gestion globale de l’eau, plus proche de la réalité et des besoins du terrain.

Retour sur les principaux axes développés lors de cette conférence :

Le risque numéro 1 : l’inondation

Le risque naturel n°1 en France, ce n’est pas la sécheresse mais l’inondation, soit l’excès d’eau. Depuis plus de 30 ans, les experts du climat prévoient une dégradation dans la répartition annuelle des pluies, mais pas moins d’eau. La seule et unique façon de perdre de l’eau douce c’est de la jeter en mer : si on en manque l’été, c’est qu’on en jette trop l’hiver, d’où l’importance de la régulation. Comme le précise l’INRAE dans la Nouvelle représentation du cycle de l’eau intégrant les activités humaines, les pluies continentales sont provoquées à 70% par la couverture végétale – les 30 % restants proviennent de l’évaporation directe des mers et des océans. Mathématiquement, si les rejets d’eau douce en mer dépassent les 30%, le cycle se dérègle puisque la végétation n’a pas assez d’eau pour l’alimenter l’été !

Gérer l’eau, c’est gérer un cycle, et non un volume !

La plante qui « transpire » le plus au m2 l’été, donc qui climatise le mieux, c’est l’arbre, et notamment les feuillus (300 à 500 litres d’eau par jour, soit jusqu’à 5000 m3 à l’hectare et par an), d’où le rôle crucial des forêts dans le cycle de l’eau ; les forêts de conifères brûlent tous les étés parce qu’elles transpirent deux fois moins que les feuillus donc évacuent deux fois moins de chaleur et provoquent deux fois moins de pluies. Pour avoir un bon équilibre, il faudrait un tiers de conifères pour deux tiers de feuillus. Il faut au minimum 30 ans pour qu’un arbre soit pleinement opérationnel. En attendant, il faut assurer une couverture végétale vivante l’été sur toutes les surfaces agricoles pour évacuer la chaleur (20°C de moins grâce à l’évaporation) et provoquer les pluies. Contrairement aux idées reçues, aucun champ irrigué ne peut évaporer plus d’eau qu’une forêt : il faut replanter des arbres mais ça ne suffira pas, une haie dans un champ sec l’été, c’est une goutte d’eau dans le désert : c’est avec des champs verts qu’on fait pleuvoir, c’est avec des champs secs qu’on fabrique des déserts.

Une mauvaise gestion des eaux usées

La plupart des zones urbanisées ne recyclent pas les eaux usées et les pluies mais les rejettent en rivière : en France, seulement 0,8% des eaux usées sont recyclées. À titre de comparaison, en Israël 90% des eaux usées sont recyclées pour des usages non domestiques comme l’arrosage.

Actuellement, les rejets urbains sont trop toxiques pour un usage agricole. Les stations d’épuration dépensent beaucoup d’énergie pour tenter de nettoyer « l’eau dans l’eau », c’est un traitement très coûteux et inefficace. Résultat, les eaux usées, sommairement traitées, sont diluées dans les rivières, solution de facilité dès lors que les capacités de ces stations sont dépassées (à chaque pluie les stations débordent directement dans les cours d’eau), ce qui pose un évident problème de pollution et de contamination (micro-plastiques, métaux lourds, médicaments, virus, bactéries, etc … ), que l’on retrouve jusque dans les bassins ostréicoles. Non seulement l’eau est perdue, mais aussi une bonne partie de la matière organique qu’elles contiennent, dont les nitrates et les phosphates indispensables pour les sols. Pourtant, avec un traitement adapté, les rejets urbains (eaux et matières organiques) seraient recyclables pour des usages non domestiques, en agriculture ou en industrie. Il faut savoir que si les rejets d’eaux usées des villes étaient recyclés cela couvrirait très largement les besoins agricoles. Par exemple, en Nouvelle Aquitaine , les rejets urbains (eaux usées et pluies – 9,3% du territoire régional étant artificialisé) représentent un volume dépassant les 5 milliards de m³ par an, quand les prélèvements dans les nappes phréatiques représentent 500 000 millions de m³…

La mise aux normes des collectivités (aucun rejet en rivière pour ne pas perturber le cycle de rechargement des nappes phréatiques et éviter les pollutions) nous garantirait de ne plus manquer d’eau…

En clair, nous ne manquons pas d’eau mais nous en jetons trop, et en plus trop sale !

Les retenues collinaires, un levier vital pour le maintien d’un climat tempéré

Le stockage des pluies de l’hiver pour qu’elle profite à la végétation l’été est la meilleure manière de procéder. Les retenues collinaires à l’amont des bassins versants, comme le lac de Caussade, sont les outils les plus efficaces, les plus écologiques (ce sont par définition des zones humides) et les moins coûteux que nous ayons à notre disposition. En effet, ces retenues permettent de retenir l’eau sur le territoire, d’éviter les inondations en aval des bassins versants, d’alimenter les nappes phréatiques, d’irriguer l’été, de préserver les sols et leur végétation de l’assèchement, de garantir notre sécurité alimentaire et d’alimenter la biodiversité locale. Alimenter le cycle de l’eau par une couverture végétale toute l’année, et en priorité l’été, tout en freinant les sécheresses et les inondations. Nos campagnes doivent être des océans de verdures l’été et surtout pas des déserts sans eau et sans vie : ce n’est pas l’agriculture qui a besoin d’eau mais le climat qui a besoin de végétation au rythme des forets de feuillus !

Après plus de deux heures d’intervention, les CR de l’Ain et du Rhône prennent le temps de remercier chaleureusement Laurent Denise pour sa conférence et les échanges constructifs qui l’ont suivie.

Retrouvez l’article paru dans Le Progrès !

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