L'info régionale

Réseaux sociaux

Lettre ouverte pour l’agriculture guadeloupéenne sinistrée

Dominique Dartron

Lettre ouverte pour l’agriculture guadeloupéenne sinistrée

Suite à la crise sociale qui a soulevé la Guadeloupe à la fin du mois de février, la Coordination Rurale Gwadloup a interpellé le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, le ministre des Outre-mer, le préfet de Guadeloupe, le président du conseil régional et la présidente du conseil départemental au sujet du malaise des agriculteurs guadeloupéens.

 

À l’attention de Monsieur Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation,

Monsieur Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer,

Monsieur Alexandre Rochatte, préfet de la région Guadeloupe,

Monsieur Ary Chalus, président du Conseil régional de Guadeloupe,

Madame Josette Borel-Lincertain, présidente du Conseil départemental de Guadeloupe.

 

Objet : La CR Gwadloup demande un plan ambitieux pour relancer l’agriculture guadeloupéenne sinistrée

 

Nous vous avons interpellé plusieurs fois par le passé, mais sommes restés sans réponse de votre part. Nous espérons que cette fois-ci, vous nous entendrez. Au cœur de la crise qui soulève actuellement la Guadeloupe, il est de notre devoir de vous alerter, en tant que syndicat agricole, sur la situation critique des agriculteurs et sur les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, en espérant que vous en tiendrez pleinement compte dans l’élaboration du plan de relance agricole guadeloupéen.

Si les agriculteurs remplissent le rôle essentiel de nourrir la population – rôle rendu particulièrement indispensable pendant la crise du Covid-19 – ils sont asphyxiés depuis quelques années. Ils sont victimes d’un nombre toujours plus important de vols, commis par une population affamée, oubliés des lois européennes et françaises, sélectionnés partialement pour recevoir des aides vitales, etc. La situation n’est pas tenable.

 

Le malaise agricole atteint son paroxysme avec la situation de la sucrerie de Marie-Galante, en passe de fermer pour cause de vétusté, incapable de tenir le rythme prévu et de broyer toutes les cannes récoltées par les planteurs. L’année 2020 aura donc vu le tamisage d’un nombre non négligeable de cultivateurs, dont la situation financière a empiré. Nous rappelons que la filière canne à sucre occupe 50 % de la SAU guadeloupéenne et que 2 500 agriculteurs en dépendent. Ce sont 1 300 exploitations, situées sur Marie-Galante, qui souffriront de la fermeture de l’usine. Quelles sont les solutions envisagées pour ces planteurs ? Une activité agricole met plusieurs mois, voire plusieurs années à se mettre en place. Les agriculteurs ne sont donc pas en mesure de réagir rapidement face aux changements de court terme.

Les aides prévues par l’État, la Région ou encore la DAAF pour les planteurs de canne sont versées jusqu’à six ans après la date prévue. Sachant qu’elles imposent à l’agriculteur de maintenir la même récolte pendant cinq années consécutives à partir de la date de solde – et non pas la date de plantation – vous comprendrez que ces conditions sont contradictoires avec le besoin d’adaptation dans un contexte changeant. Aussi, afin de trouver des solutions, nous demandons une intégration immédiate du syndicat dans l’interprofession IGUACANNE afin de mettre à plat la situation de la filière canne et de trouver des solutions adaptées à tous les acteurs de la filière. Nous avons interpellé l’interprofession sur ce sujet, mais sommes restés sans réponse.

 

Un autre secteur en souffrance est celui de l’élevage, qui voit son cheptel décliner depuis plusieurs années. Entre les attaques de chiens et les prix non rémunérateurs, les éleveurs sont pénalisés et n’arrivent pas à avancer. Tous les voyants sont au rouge. L’augmentation générale des charges, et notamment de l’alimentation animale, est difficile à reporter sur les prix des produits des éleveurs, qui souhaitent rester concurrentiels. Ils voient ainsi leur marge diminuer. Le serpent se mord la queue. À cela vient s’ajouter le retard quasiment systématique des aides POSEI, dont le processus d’aides est plombé par des démarches administratives fastidieuses. Enfin, l’absence de schéma sanitaire pour l’élevage se fait grandement ressentir. Il est nécessaire de structurer un groupement de défense sanitaire (GDS) afin d’organiser cette démarche. Cela permettrait aux éleveurs de travailler dans des conditions réglementées et ainsi de protéger la population et répondre aux normes strictes, françaises et européennes.

 

Par ailleurs, la répartition du foncier est une problématique cruciale. Quelle est la stratégie de la Safer ? Quels sont ses critères de répartition des terres ? Étant les premiers concernés, nous avons besoin de transparence et d’objectivité. Nous souffrons également de la tendance à la décapitalisation des terres, qui sont vendues ou délaissées, deviennent pour certaines des friches inutilisables, alors qu’elles contribuaient à l’économie guadeloupéenne. Cette tendance favorise les distributeurs importateurs et pénalise notre agriculture locale.

 

En ce qui concerne l’eau agricole, les ouvrages en amont et le transport sont financés en grande partie par le FEADER (85 % pour le barrage de Moreau) alors que les agriculteurs n’utilisent que 20 % du volume global. Nous demandons à être partie prenante du syndicat mixte ouvert de l’eau, afin de participer à la gestion de ce budget dédié à l’eau. Nous aimerions également que des contrôles qualité de l’eau soient effectués en amont et en aval des retenues d’eau, et que les résultats de ces tests soient publiés chaque mois.

 

La filière canne, l’élevage, la répartition du foncier et la gestion de l’eau sont quatre exemples de dossiers agricoles vastes et complexes, entravés de difficultés qui pénalisent les exploitants. Nous sommes pris en otage dans un système en lequel nous avons confiance, mais qui est en train de nous détruire. Il est plus que jamais nécessaire de faire un audit complet de la situation agricole dans les différentes filières afin de connaître précisément l’état des lieux. C’est uniquement en toute connaissance de cause que nous pourrons, ensemble, trouver des solutions adéquates et efficientes pour relancer l’agriculture guadeloupéenne.

Les solutions envisagées aujourd’hui présentent des incohérences vis-à-vis de la réalité du terrain. Les acteurs du monde agricole sont exclus de la préparation du plan de relance : nous n’avons aucune visibilité sur l’articulation du plan pour les agriculteurs. Or, en tant que nourriciers de la population, nous souhaitons être considérés et bénéficier des mêmes moyens que les autres secteurs.

Une transition agroécologique est en cours, mais avec quelle ligne budgétaire ? Il nous faudrait arracher les herbes à la main, mais avec quelle main-d’œuvre ? Quid de l’échec des MAEC (mesures agro-environnementales et climatiques) ? Il s’agit de l’antichambre de la transition amorcée par l’État, pour autant personne n’adhère. Il faut concevoir cet échec afin de le contourner.

Le versement des différentes aides financières, lent lorsqu’elles existent, est alourdi par des démarches administratives bien trop chronophages. S’il y a bien un fonds de garantie national pour les calamités agricoles, celui-ci n’intervient pas en Outre-Mer. Nous dépendons des indemnisations du FSOM et du FEADER, et les critères d’éligibilité, bien particuliers, ne sont pas toujours adaptés à l’Outre-mer.

Nous n’existons pas. Nous fournissons le même effort qu’en métropole, voire plus, mais nous n’existons pas.

Il y a un grand besoin d’accompagnement administratif et organisationnel chez les agriculteurs. Un guichet unique gratuit et géré par l’Etat pourrait être créé dans ce but, qui réunirait toutes les informations utiles en un même lieu et offrirait un soutien dans les démarches agricoles de tout type.

Nous espérons que vous comprendrez dans cette lettre que l’agriculture guadeloupéenne est devenue un vaste chantier. Il est aujourd’hui vital de définir un plan de relance agricole qui répond à une stratégie d’ensemble, coordonnée par tous les acteurs de la filière. Pour cela, nous aimerions que soit créée une commission adhoc consultative, opérationnelle et décisionnelle, composée a minima des Conseils régionaux, départementaux, de la Chambre d’agriculture et des différents syndicats agricoles. Cette commission serait chargée de mettre en place un schéma stratégique coordonné qui permettrait d’allouer au mieux les ressources étatiques.

 

 

Dominique Dartron

Président de la CR Gwadloup