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Lettre Ouverte à Emmanuel Macron, président de la République

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Lettre Ouverte à Emmanuel Macron, président de la République

Monsieur le président de la République,

Dans les prochains jours vous défilerez dans les allées du Salon de l’agriculture, serrant des mains et goûtant des produits venus de toute la France. Bien sûr, vous ne serez pas le seul, « la plus grande ferme au monde » verra défiler des politiques de tous bords pour cet événement incontournable où il est d’usage de dire que l’on prend le pouls du monde agricole.

Cette agriculture en fête est pourtant bien éloignée de la réalité de nos campagnes. On y dépeint une image déformée et idyllique où il est important d’occulter les souffrances du monde rural. Il n’est pas question d’y parler de suicides ou d’agriculteurs qui n’arrivent pas à boucler leur fin de mois ; non, il faut que ce moment reste une fête conviviale… Pas question non plus d’aborder le mal-être et le sentiment d’injustice territorial qui gronde depuis maintenant plusieurs mois devant l’abandon du monde rural.

Pourtant ce milieu rural ne va pas bien, nous autres paysans sommes chaque année toujours plus nombreux à disparaître. Arrêtons donc avec cet exercice de communication qui vise à tester la popularité et la relation que nos représentants entretiennent avec les Français en général et avec les agriculteurs en particulier. Il est temps de prendre des mesures fortes et concrètes car oui aujourd’hui notre agriculture va mal !

Les chiffres parlent d’eux mêmes : entre 2000 et 2016, plus d’un tiers des exploitations a disparu (-238 000) et le nombre d’emplois agricoles a reculé sur cette même période de plus de 16 000 unités par an ! Quel autre secteur de l’économie a ainsi été touché ? En 2016, 50 % des agriculteurs ont affiché des revenus inférieurs à 350 € par mois, aides PAC incluses (source MSA) et environ 1 500 agriculteurs déposent leur bilan chaque année (source : Banque de France). L’âge moyen des agriculteurs français est aujourd’hui de 50 ans, alors que l’âge moyen d’un actif français est de 41 ans. Dans les dix années à venir, 273 000 agriculteurs atteindront l’âge de la retraite et cesseront leur activité, et malheureusement les installations ne remplaçant pas les départs, la situation va donc continuer à se détériorer.

Avec un décès par suicide tous les 2 jours, les exploitants agricoles sont touchés par une surmortalité par suicide comprise entre 22 et 28 % par rapport à la population générale. Quand une vague de 30 suicides (en 10 mois) a touché France Telecom entre juillet 2009 et mai 2010, l’émotion a légitimement secoué tous les responsables politiques. 30 suicides, c’est à peu de choses près le nombre de suicides en agriculture en 2 mois ! Votre indifférence apparente face à cette situation dramatique en constitue aussi une complicité. Et pourtant, malgré ces chiffres, vous avez décidé en 2018 de ne plus financer le dispositif d’aide au répit pour les agriculteurs, alors qu’en une seule année la MSA avait accompagné près de 3 500 exploitants agricoles en situation de burn-out ou d’épuisement professionnel.

L’épuisement professionnel, parlons en ! 70 % des agriculteurs travaillent plus de 50 heures par semaine. Au travail normal lié à la production, il faut ajouter la charge administrative qui pèse de plus en plus lourd au quotidien et qui sape notre moral. En effet, un sondage BVA indique que les taches administratives représentent 10 à 15 heures par semaine. De plus, la baisse de la population en milieu rural couplée à l’augmentation du temps de travail nous isolent de plus en plus.

La charge mentale qui pèse sur nous est d’autant plus lourde que le cadre réglementaire est de moins en moins stable : non seulement la PAC évolue chaque année vers plus de complexité et de contraintes mais en plus, il a fallu faire face ces 4 dernières années à des retards de paiements inimaginables qui ont lourdement fragilisés notre situation économique. Avez-vous conscience de l’impact de notre inquiétude induite par l’absence de versement, en temps et en heure, d’aides dues ?

Comme si tout cela n’était pas déjà trop lourd à supporter, ajoutons encore la pression psychologique liée à l’« agribashing ». Nous vivons en effet une crise morale aggravée par des campagnes de disqualification, de médisance et des attaques irresponsables. Certains d’entre nous sont confrontés à une perte de sens même de notre métier lequel pourtant demeure pour une grande majorité, une vocation, la vocation nourricière.

Que dire de nos retraités agricoles ? Ils touchent des pensions qui se situent en moyenne 300 € en dessous du seuil de pauvreté alors même qu’ils ont fait l’objet d’une discrimination intolérable en devant payer des cotisations sur une assiette minimum alors que leur revenu était nul ou négatif. Comment est-il possible de tolérer, sans rien faire, que celles et ceux qui ont tant travaillé pour nourrir les autres en soient arrivés là ? Vous devez d’urgence, pour mettre fin à cette injustice et à ce scandale, prendre les mesures qui assurent une retraite décente et équitable entre salariés et agriculteurs, comme l’instauration d’un minimum retraite fixé au moins à 85 % du Smic, auquel il faudra ajouter la reconnaissance de la notion de pénibilité.

La place des Femmes en agriculture est elle aussi très précaire. Actuellement dans notre pays, 5 000 à 6 000 femmes travaillent sans statut, et seulement la moitié des agricultrices prennent le congé maternité auquel elles peuvent prétendre. Les nombreuses difficultés économiques se traduisent au quotidien par des difficultés familiales majeures et contraignent l’un des conjoints, bien souvent l’agricultrice, de partir travailler à l’extérieur de la ferme pour assurer un revenu à nos familles, tout en devant poursuivre un travail sur l’exploitation après les journées de travail et les week-ends. De plus, au moment de prendre leur retraite, le montant perçu par les agricultrices est encore plus affligeant que celui des agriculteurs, et ce sans parler des pensions de réversion.

Nous ne pouvons que constater la fracture sociale dont sont victimes les plus isolés d’entre nous, ceux qui rivés sur leur ferme, dans l’incapacité de proposer au conjoint une vie considérée aujourd’hui comme « normale » par le reste de la société ne peuvent jouir de journées laissant du temps libre pour la famille, des semaines avec des week-ends de rupture et des années ponctuées de quelques vacances…

L’agonie du monde agricole français a des effets sur la ruralité. Les départs en agriculture sont à l’origine d’un processus de déclin démographique rural important. En 10 ans, plus d’un million de Français ont quitté la ruralité, la population rurale passant de 22,6 % à 20 % de la population française totale.

Notre civilisation est née par et de l’agriculture, et la France possède une des plus belles agricultures de la planète, généreuse en produits de qualité qui font notre réputation à travers le monde entier, qui symbolisent notre « art de vivre », comme nos vins ou nos fromages, nos repas gastronomiques classés au Patrimoine mondial de l’Unesco. Vous qui êtes en charge du devenir de notre pays, avez-vous bien imaginé les conséquences d’une France sans agriculteurs ? Une France qui abandonne sa souveraineté alimentaire ?

Non seulement nous assurons la couverture d’un besoin vital, mais en plus, nous préservons les paysages et l’environnement. Si vous agissez enfin avec efficacité pour retrouver rentabilité et confiance, alors les vocations renaîtront, les installations et les transmissions seront facilitées, des coopératives à taille humaine et attachées au développement du territoire ramèneront l’emploi en milieu rural. Il est urgent de replacer l’agriculture au centre des décisions et de lui rendre ses lettres de noblesse.

Ces actions vous devez les mener évidemment au niveau de la France mais nous sommes également convaincus que c’est aussi au sein de l’Union européenne que se trouvent les solutions. Les marchés européens doivent être régulés et protégés par la mise en place de l’exception agriculturelle.

Il est urgent de comprendre que l’agriculture détient mondialement les principales clefs du développement, de l’emploi, des migrations et donc de l’équilibre social planétaire. Aussi, vous devez absolument la considérer comme un secteur stratégique et mettre fin à un libre marché débridé qui décime l’agriculture familiale.

À la veille d’échéances critiques pour l’Union européenne, c’est à vous qu’il incombe de ne pas laisser la Politique agricole commune qui fut son ciment en devenir son solvant.

Comptant sur votre attention et restant à votre disposition pour développer plus encore la vision que porte la Coordination Rurale, nous vous prions d’agréer, Monsieur le président de la République, l’expression de notre haute considération.

 

Les agricultrices et agriculteurs de la Coordination Rurale