Le renouvellement des générations est devenu l’un des dossiers les plus lourds de l’agriculture normande. L’Observatoire régional Installation-Transmission 2026 des Chambres d’agriculture de Normandie le confirme noir sur blanc : les départs à la retraite s’accélèrent, les exploitations à reprendre sont nombreuses, et le vivier de repreneurs ne suit pas suffisamment.

Pour la Coordination Rurale, une chose doit être dite clairement : on ne réglera pas ce problème en continuant à traiter les agricultrices comme un public secondaire de l’installation. Et on ne le réglera pas non plus en se contentant de discours sur “l’égalité”, pendant que le foncier, les aides et l’administration continuent, dans les faits, à trier les projets.

Les femmes ne sont pas un supplément d’âme dans les politiques d’installation. Elles sont cheffes d’exploitation, associées, repreneuses, salariées agricoles, porteuses de projet. Elles prennent déjà une part essentielle du renouvellement agricole. Il est temps que les politiques publiques cessent de leur mettre des bâtons dans les roues.

Les chiffres : les femmes sont déjà là, les politiques d’installation ne suivent pas toujours

L’Observatoire 2026 confirme une tendance de fond : la féminisation de l’agriculture normande est réelle. En 2020, 28 % des chefs d’exploitation ou coexploitants en Normandie étaient des femmes. Un chiffre qui progresse, mais qui rappelle surtout combien les femmes restent encore minoritaires aux commandes des fermes.

Au Point Accueil Installation, les femmes représentent 40 % des personnes reçues en 2025. Elles se renseignent, elles montent des dossiers, elles se projettent. Parmi les chefs d’exploitation entrés au régime en 2024, 43 % sont des femmes — un signal fort, qui dément l’idée d’un métier réservé aux hommes.

Mais l’écart se creuse ensuite, au moment décisif : celui du passage à l’acte. En 2025, 64 % des installations aidées restent réalisées par des hommes. Autrement dit, les femmes arrivent nombreuses dans les parcours d’accompagnement, mais une partie d’entre elles disparaît en cours de route — au moment précis où il faut mobiliser du foncier, du capital et des garanties bancaires. Ce n’est pas un hasard statistique. C’est la trace d’un système qui filtre.

Le foncier : la vraie ligne de fracture

L’accès à la terre reste le nœud du problème, pour les femmes comme pour tous les porteurs de projet hors cadre familial. Les prix ont grimpé entre 2019 et 2024 dans toute la Normandie : +15 % dans le Calvados, +14 % dans l’Eure, +10 % dans la Manche, +6 % dans l’Orne et +16 % en Seine-Maritime.

Cette hausse n’a rien d’anodin. Elle est alimentée par la concurrence sur le foncier agricole : projets de méthanisation, photovoltaïque au sol, agrandissement des exploitations déjà en place, pression urbaine dans certains secteurs. La Coordination Rurale le répète depuis des années : tant que la terre agricole sera traitée comme un actif financier parmi d’autres, ce sont les installations complètes — les plus fragiles, les plus exigeantes en capital de départ — qui reculeront au profit des agrandissements.

Or ce sont précisément les porteurs de projet hors cadre familial, dont beaucoup de femmes, qui payent cette hausse en premier. Convaincre une banque, un cédant, une SAFER, quand on n’a ni le nom, ni le réseau, ni les hectares déjà constitués d’une reprise familiale classique, devient un véritable parcours du combattant.

La Coordination Rurale demande une régulation stricte de la concurrence d’usage sur le foncier agricole, afin que l’installation ne soit plus le parent pauvre face à la méthanisation, au photovoltaïque au sol ou à l’agrandissement systématique.

Les aides à l’installation : simples sur le papier, verrouillées en pratique

La Coordination Rurale veut du concret. La Dotation Jeunes Agriculteurs reste construite autour de critères de viabilité économique et de plans d’entreprise qui peuvent pénaliser les projets atypiques, les installations progressives, les activités de diversification ou de transformation à la ferme — des formes d’installation dans lesquelles les femmes sont souvent présentes.

Un dossier pensé pour une reprise classique, à taille constante, avec un capital de départ conséquent, n’est pas neutre. Il favorise mécaniquement certains profils : souvent une reprise familiale, souvent un système déjà rodé, souvent une exploitation qui entre facilement dans les cases. Une porteuse de projet hors cadre, avec une exploitation à construire plutôt qu’à reprendre telle quelle, se heurte à une grille d’évaluation qui n’a pas toujours été pensée pour elle.

La Coordination Rurale demande une révision des critères d’éligibilité de la DJA, afin que les installations progressives, les projets de diversification et les reprises hors cadre familial soient évalués avec les mêmes chances de succès qu’une reprise classique — et non comme des dossiers “à risque” par défaut.

Le statut : pas de reconnaissance sans droits, pas de droits sans financement réel

Une femme qui travaille sur une exploitation doit avoir une place juridique, sociale et économique claire. Cheffe d’exploitation, associée, salariée, collaboratrice : le statut ne doit jamais rester flou, ni être repoussé à plus tard “en attendant que ça se stabilise”.

Sans statut clair, il n’y a pas de protection sociale solide, pas de retraite correcte, pas de reconnaissance du travail réel, pas de poids dans les décisions de l’exploitation. La Coordination Rurale refuse que des femmes continuent à travailler des années dans les fermes sans reconnaissance pleine et entière. Ce n’est pas un détail administratif : c’est une question de dignité et de justice économique.

Même logique pour le congé supplémentaire de naissance : un droit qui existe sur le papier mais qui se heurte, sur le terrain, à l’absence de remplaçant disponible, à des démarches lourdes ou à un financement insuffisant du service de remplacement, n’est pas un droit pleinement effectif. C’est une promesse fragile.

La Coordination Rurale demande un financement renforcé et pérenne des services de remplacement, condition indispensable pour que la maternité cesse d’être un obstacle de fait à l’installation ou au maintien en activité.

La transmission ne doit pas se penser au masculin par défaut

L’Observatoire recense, pour la seule année 2025, 1 484 contacts au Point Accueil Installation, 352 installations aidées, 384 contacts au Point Info Transmission et 195 exploitations disponibles au Répertoire Départ Installation. Ces chiffres montrent l’ampleur du chantier : il faut trouver des repreneurs pour des centaines de fermes, chaque année, dans chaque département normand.

Dans ce contexte, continuer à imaginer la transmission au masculin par réflexe — un fils, un associé déjà identifié, un profil “sérieux” au sens le plus étroit du terme — revient à se priver d’une partie du vivier de repreneurs au moment précis où ce vivier manque cruellement.

Une fille, une conjointe, une salariée agricole, une femme en reconversion professionnelle peut parfaitement reprendre une exploitation et la faire vivre. La Coordination Rurale le dit sans détour : une ferme ne se transmet pas à un genre, elle se transmet à une personne capable de la faire tourner.

Une agricultrice qui s’installe ne doit pas avoir à démontrer deux fois plus qu’un homme la solidité de son projet. Elle doit être évaluée, financée et accompagnée sur les mêmes bases que n’importe quel porteur de projet sérieux — ni plus, ni moins.

Ce que demande la Coordination Rurale Normandie

Pour la Coordination Rurale, la Normandie agricole est prise en étau entre des fermes sans repreneurs et des exploitations qui s’agrandissent faute de transmission réelle. Se priver des agricultrices dans ce contexte serait une faute stratégique autant qu’une injustice.

Les chiffres de l’Observatoire sont clairs : les femmes sont déjà dans les parcours d’installation, de plus en plus nombreuses parmi les nouveaux installés, et indispensables au renouvellement agricole normand. Ce n’est donc pas d’un supplément de communication dont il est besoin, mais de décisions concrètes :

  • une régulation de la concurrence d’usage sur le foncier agricole, pour freiner la hausse des prix qui pénalise en premier lieu les installations hors cadre familial ;
  • une révision des critères de la DJA, pour ne plus défavoriser les projets atypiques et les installations progressives ;
  • une reconnaissance pleine et rapide du statut pour toutes les femmes qui travaillent sur une exploitation, sans zone grise ni renvoi à plus tard ;
  • un financement pérenne des services de remplacement, condition concrète pour que la maternité cesse d’être un frein de fait à l’installation ;
  • un accompagnement à la transmission qui ne présuppose plus, par réflexe, un repreneur masculin.

Les agricultrices ne sont pas l’avenir de l’agriculture “en plus”. Elles sont déjà l’agriculture.

Et la Normandie ne pourra pas continuer à gaspiller ce vivier de compétences si elle veut garder des fermes nombreuses, vivantes et transmissibles sur ses territoires.

Dans la même catégorie

Les sections
Les sections
Les sections
Les sections