Newsletter
L'info régionale
Liens utiles
Les jeunes CR

L’Empire Céleste : paradis ou enfer pour les producteurs laitiers français ?

Vignette Le lait en Chine

L’Empire Céleste : paradis ou enfer pour les producteurs laitiers français ?

Aujourd’hui, le marché chinois, malgré de fausses promesses, ne nous a pas encore offert les clés du paradis mis à part, peut-être, à une poignée de privilégiés. Ce marché laitier s’avère un monde sans pitié : on sacrifie les petits producteurs chinois sur l’autel des importations bas prix quand en même temps on nous fait miroiter des exportations salvatrices qui tardent à produire leurs effets ?

Première puissance économique mondiale signifie-t-il agriculture pérenne et autosuffisante ?

L’exemple de la Chine, assez équivoque, prouve que non !
Classée parmi les premiers pays producteurs agricoles et passée première puissance économique mondiale en 2016, devançant ainsi les États-Unis, l’Empire Céleste voit sa dépendance aux importations agricoles s’accroître chaque année avec un solde agroalimentaire déficitaire de 33 milliards d’euros en 2015 quand la France affiche, elle, un excédent de 9 milliards d’€ (certes en baisse en 2016 et 2017 avec les vins et spiritueux). Grand empire agricole, la Chine n’est pourtant pas en reste dans certains secteurs puisqu’elle se classe première en production de blé ainsi qu’en porcs : un porc sur deux vendus dans le monde est élevé en Chine ! La part de l’agriculture dans le PIB national atteint 9,2 % en 2014 contre 1,7 % en France.

Au même titre que l’Inde (voir l’article dans la même série), la Chine est un géant en transition, que ce soit aussi bien en matière de consommation que de production.

Une consommation exponentielle

Pays le plus peuplé au monde devant l’Inde, la Chine atteindra son pic de population en 2030, d’où son principal objectif : disposer d’une agriculture capable de nourrir sa population croissante et dont les besoins sont grandissants.

La consommation de lait, bousculant les standards chinois, affiche une évolution annuelle de 9,76 % : la classe moyenne ayant plus de moyens, elle rapproche sa consommation du modèle « occidental ». Selon Jean-Marc Chaumet, de l’Idele, « la consommation chinoise de produits laitiers a été multipliée par 4 depuis la fin des années 90, pour atteindre 35 litres par habitant et par an. » La consommation a notamment été multipliée par trois entre 2000 et 2008. C’est, selon lui, encore 10 fois inférieur à la consommation française, ce qui fait rêver certains exportateurs…
Le gouvernement chinois a joué un rôle crucial sur ces tendances de consommation : pour des raisons nutritionnelles et économiques, il a promu les bienfaits des produits laitiers sur la santé, produits qui étaient réservés aux nourrissons, aux malades et personnes âgées, ce qui était également bénéfique à la production laitière du pays.

Une production en berne

La production, quant à elle, peine à suivre. Elle a reculé officiellement de 4 % en 2016 et de 1,6 % en 2017, alors que pourtant le plan agricole chinois 2016-2020 prévoit une croissance de 6 % d’ici 2020 !

L’agriculture chinoise est majoritairement constituée de micro-fermes familiales de 0,5 ha en moyenne et d’entreprises peu et mal structurées. En parallèle de ce système ancestral, se développe une agriculture moderne et plus productive avec des structures surdimensionnées : structure de 10 000 vaches, 15 000 truies… que le gouvernement encourage à coup de subventions. Ces fermes-usines se révèlent aussi dépendantes des importations (foin, génétique, matériel…). Aujourd’hui, du point de vue des structures, la Chine souhaite concentrer les filières sur un petit nombre d’acteurs professionnels en consolidant des groupes intégrés de l’amont à l’aval de la production et en promouvant les coopératives.

Est-ce une stratégie uniquement chinoise ? Pas sûr : n’est-ce pas ce qui arrive chez nous en ce moment ? Au moins le gouvernement chinois a le mérite d’être honnête. Les petits producteurs savent à quoi s’en tenir : on ne veut plus d’eux !

Les petits producteurs laitiers chinois victimes des importations

En 2016, la Chine a importé du total des importations asiatiques des produits laitiers, ce qui représente 25 % du marché international.

Fin 2013, début 2014, avec la flambée des prix, les petits producteurs chinois ont investi pour accroître leur production ! En vain, car leurs coûts de production s’avérant très élevés, l’industrie laitière privilégie l’importation de lait moins cher et donc plus rentable que le leur. Ils se sont alors retrouvés en surproduction de lait cru domestique en contraignant beaucoup à le jeter et à quitter le métier faute de revenus

Des abus et scandales : jusqu’où ira la tricherie ?

En 2008, alors que le prix du lait flambait, certains acteurs ont abusé cupidement du système. La filière étant assez peu contrôlée, certains collecteurs (intermédiaires privés ou publics entre les éleveurs et les transformateurs) ainsi que certains éleveurs ont ajouté de l’eau au lait pour augmenter leurs volumes et leurs profits. Les industriels ont quant à eux cautionné ce scandale en fermant les yeux. Sachant que les taux du lait dilué à l’eau diminuent et notamment celui de l’azote, c’est alors sans scrupules que de la mélanine fut rajoutée au mélange eau-lait.
Cette pratique, considérée à l’époque comme monnaie courante dans le secteur laitier, s’est accentuée quand le prix du lait a fortement augmenté en 2008, avec l’ajout de quantités importantes de cette substance, ce qui a eu des conséquences gravissimes. Le scandale du lait frelaté a duré 8 mois, tué 10 enfants et en a rendu malades près de 300 000. Les petites exploitations ont fortement souffert de cet épisode !
La répétition des scandales et l’inaction, voire la volonté des autorités d’étouffer l’affaire provoquèrent une très forte réaction des consommateurs, d’où leur mauvaise image de leur agriculture et leur fort attrait pour les produits occidentaux.

La Chine : État stratège

En 2013, la Chine a contribué à la flambée des prix du lait en stockant massivement pour soutenir artificiellement la demande en produits laitiers pour ensuite se retirer des marchés, provoquant ainsi une chute dramatique des prix. À l’image des producteurs et de l’industrie laitière néo-zélandaise, de nombreux autres pays ont cru à ce nouvel eldorado et ont alors investi à tour de bras. Malheureusement, ils ont rapidement payé cash cet excès de confiance. (voir dans la même série notre article : Les banques: actionnaires des exploitations néo-zélandaises endettées ?)

Des investissements chez leurs voisins néo-zélandais et australiens

Aujourd’hui, des sociétés chinoises rachètent des fermes-usines surendettées, notamment en Nouvelle-Zélande et en Australie. Ainsi, au cours de la décennie 2007-2016, c’est chaque jour 130 000 hectares de propriétés foncières qui ont été cédés au profit des chinois. À titre d’exemple, le groupe chinois Alibaba, spécialisé dans la vente de produits en tous genres sur Internet, est l’actionnaire principal de Milk New Zealand Dairy, qui possède 29 fermes sur le territoire néo-zélandais. Une partie du lait collecté est acheminé par avion vers les centres commerciaux Alibaba Hema Fresh à Shangai, et est disponible dans les rayons 72 heures après la traite!

Espérons que nos industriels français ficellent bien leurs contrats pour que nous ne subissions pas les mêmes déconvenues que nos homologues néo-zélandais ! Investir dans nos industries est une chose, mais dans nos exploitations en serait une autre ! Qu’adviendrait-il alors de notre souveraineté alimentaire ?!

L’opinion favorable de nos dirigeants vers un accord de libre-échange entre l’Union européenne et la Nouvelle-Zélande ne présage rien de bon, et le lait produit à des milliers de kilomètres pourrait bien se retrouver un jour dans nos rayons de supermarchés !

Des investissements en France et ailleurs : de la poudre aux yeux?

« La production laitière chinoise est égale à la production française, avec une population 20 fois supérieure », sont les mots du président de Synutra France, filiale de Synutra, groupe chinois spécialisé dans la production de poudre de lait infantile. Ce groupe, très présent sur le territoire français, s’est associé en 2012 à la coopérative Sodiaal et construit dans le Finistère une usine de production de poudre de lait.
La coopération se poursuit en 2016, quand le duo dépose une demande de permis de construire sur une surface de 3 hectares dans le même département, pour la production de lait stérilisé toujours pour le marché chinois. Le dossier est toujours en cours d’instruction, en attente d’éléments relatifs à la protection de l’environnement…
Un autre industriel chinois, Feihe International, leader du lait pour bébé en Chine, voit d’un bon œil l’investissement Outre-Pacifique : le groupe a construit, en 2017, un site de production à Kingston au Canada, pour un investissement total de 300 millions de dollars canadiens.
Mais ces investissements apparaissant juteux et faisant la une des presses régionales, le sont-ils vraiment pour les producteurs laitiers ? Un an après l’implantation de son site carhaisien (Finistère), le géant du lait chinois se voit diminuer de moitié ses livraisons de lait par Sodiaal. En cause : en théorie la dégradation du marché des poudres… Et c’est la coopérative et ses producteurs qui en pâtissent. Alors, les investissements chinois faisant miroiter un eldorado pour nos éleveurs, de la poudre aux yeux ?

L’État tout-puissant subventionne

L’État chinois dépense plus d’argent pour l’agriculture que n’importe quel autre pays dans le monde. Les dépenses consacrées à l’agriculture ont culminé en 2015 à 248 milliards de dollars (soit 207 milliards d’euros), visant, pour la majeure partie, à assurer le système agricole sous-jacent, comme l’efficacité et la productivité via l’investissement dans les machines plutôt que l’autosuffisance.

Par le biais des subventions, l’État a la mainmise sur l’agriculture chinoise. Selon Jean-Marc Chaumet, « des subventions de l’État central à la création d’exploitations d’une taille supé­rieure à 300 vaches et génisses, dont les montants varient en 2016 entre 800 000 RMB (115 000 €) et 1,7 million de RMB (240 000 €) selon la taille de l’exploitation, n’ont cessé de croître pour accélérer la restructuration. Si ces sommes ne couvrent qu’une partie de la construction, elles sont souvent complétées par des subventions des autorités locales, notamment dans les provinces à forte production laitière. »

L’État tout puissant impose de nouvelles normes

Pour assurer la qualité des produits, les régulateurs chinois définissent actuellement plus de 200 normes industrielles pour les produits laitiers. Certaines d’entre elles, relatives à la teneur en éléments nutritifs, dépassent même celles des États-Unis, de l’Europe et de l’Australie selon un rapport de l’association laitière de Chine. Par ailleurs, plus de 5 000 normes alimentaires sont en cours de révision.

Espérons qu’elles soient aussi de mise pour leurs produits exportés.

Des désastres écologiques, subventionnés par le gouvernement

Aux yeux des dirigeants chinois, le gigantisme est la solution aux problèmes que rencontre la Chine en matière de déficit de protéines laitières. Ainsi, la première ferme usine a vu le jour dans les années 2000, créée par le géant du lait Mengniu, en coopération avec des partenaires australiens et pouvant accueillir 10 000 vaches laitières. Cette folie des grandeurs s’est accentuée en 2008, par l’intervention de l’État et le subventionnement de ces investissements, ce qui a multiplié le nombre de ce type de structures (56 fermes d’au moins 10 000 vaches étaient recensées en 2014), et fait reculer le nombre de petites fermes : entre 2007 et 2015, 40 % des exploitations laitières ont disparu, quand dans le même temps le cheptel bovin progressait lui de 2,6 millions de têtes. En 2015, a débuté un projet démesuré, intitulé projet Mega Farm, pour répondre à l’ouverture des frontières russes suite à l’embargo mis en place sur l’Union européenne, introduit comme étant la plus grande exploitation du monde. Ce projet localisé dans Nord-Est de la Chine accueille déjà 70 000 animaux et accueillera fin 2018 pas moins de 100 000 bêtes ! Est-ce cela l’agriculture moderne ?!
Comme en Inde ou en Nouvelle-Zélande (voir articles semaines précédentes), ce genre de projet n’est pas sans conséquence : destruction du maillage de petites exploitations, vaches ne voyant jamais la lumière du jour, conditions de travail pour les employés déplorables, sans parler de la pollution issue des effluents ! Selon les déclarations des autorités, la concentration du cheptel devrait s’accentuer, puisqu’en 2020, les exploitations possédant plus de 100 têtes devraient posséder les deux tiers du cheptel national.

Un exemple à suivre ?

La concentration des cheptels laitiers et la libéralisation des marchés n’ont pas essentiellement lieu au sein de l’Empire Céleste, mais bien dans tous les pays producteurs laitiers, dans un contexte de mondialisation. Ainsi, les conséquences de ce marché se ressentent ici, dans nos contrées européennes, où la Chine est omniprésente, et où les traités de libre-échange n’ont jamais été aussi nombreux. À l’heure où les petits producteurs mettent la clef sous la porte, méfions-nous de ne pas subir le même sort que les fermes chinoises !

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera le monde entier tremblera! »
Napoléon Bonaparte



Inscription à la newsletter nationale





Adresse e-mail * :
Veuillez ressaisir votre Adresse e-mail * :
Prénom :
Nom :
Code postal * :
Ville :
Mobile :

Vous êtes agriculteur ? Quel est votre domaine d’exploitation ? :
Viticulture
Grandes Cultures
Productions Spécialisées
Lait
Viande
Fruits et Légumes

Les champs marqués d’un * sont obligatoires.