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Grève du lait : qu’en reste-t-il 10 ans après ?

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Grève du lait : qu’en reste-t-il 10 ans après ?

Maîtriser les volumes pour maîtriser le prix de vente

Septembre 2009, les éleveurs français s’engagent dans une grève générale du lait : les vaches sont traites mais les tanks vidés dans le caniveau, épandus dans les champs ou distribués gratuitement.

L’absence de gestion des volumes laitiers à l’échelle européenne a mené les éleveurs vers des situations financières intenables : les prix pratiqués en 2008 dans certains pays européens frisent les 200€/1000L, situation que connaîtra la France l’année suivante. La faillite de l’élevage laitier français est engagée.

Dix ans plus tard, faisons un bilan des actions et des solutions mises en place pour essayer de sauver les éleveurs laitiers et leurs revenus.

Création de l’European Milk Board

À l’heure où les prix du lait payés aux éleveurs ne couvrent plus les coûts de production, les éleveurs européens s’organisent pour établir un contre-pouvoir : l’European Milk Board (EMB) voit le jour en 2006. La priorité est alors de rassembler le plus grand nombre de producteurs, l’union des producteurs européens de lait étant indispensable. La bataille pour un prix rémunérateur passe par une gestion de la production qui ne peut se concevoir qu’à l’échelle européenne pour être efficace. L’objectif est de rassembler le maximum de producteurs de lait pour représenter au minimum 50% du lait produit en Europe. L’EMB regroupe aujourd’hui 21 organisations réparties dans 16 pays et représente plus de 120 000 éleveurs européens.

La grève du lait est actée

Au travers de son adhésion à l’EMB (European Milk Board) en 2007, l’OPL de la CR rejoint 5 000 autres éleveurs laitiers européens pour acter en 2008 la mise en place d’une grève du lait générale à l’échelle européenne. Un seul but : « vivre dignement de son métier ».
Daniel Condat, éleveur laitier dans le Puy-de-Dôme et Président de l’OPL de la CR, entame un tour de France afin que la « vague blanche » s’étende sur tout le territoire. La revendication centrale de tous les grévistes : faire diminuer la production française de 5 % pour faire remonter le prix du lait.

À partir du mois de septembre et pendant plusieurs semaines, des actions se multiplient partout en France, des épandages dans les champs aux blocages des laiteries, en passant par les dons de lait pour sensibiliser le grand public. La voix des éleveurs se fait entendre dans les campagnes, mais aussi auprès des politiques.

C’est le 18 septembre 2009 qu’a lieu l’action la plus symbolique du mouvement : des milliers d’éleveurs se donnent rendez-vous sur les prairies près du Mont-Saint-Michel avec leur tracteurs et tonnes à lisier, toutes remplies de lait, pour ouvrir les vannes et déverser des millions de litres devant des caméras amassées en nombre. Cette action est suivie simultanément dans d’autres régions pour montrer l’ampleur du désarroi des éleveurs.

Au cours de la même semaine, les éleveurs de la Coordination Rurale organisent une manifestation pendant le salon de l’élevage se tenant à Rennes (SPACE), pendant laquelle les stands du Cniel (Centre National Interprofessionnel de l’Économie Laitière), du ministère de l’agriculture et du syndicat majoritaire sont démontés. Ce dernier entretenait déjà un fort lien de connivence avec l’industrie et avait depuis longtemps abandonné la défense des éleveurs au profit de ceux des industriels.

Quelques mois plus tard, lors du Salon de l’agriculture, les éleveurs ayant participé à la grève du lait et au « démontage de stands » lors du Space, défilent dans les allées, s’arrêtant même devant le stand du syndicat majoritaire, un cercueil sur les épaules, représentant le cadavre de l’agriculture française. Le message est clair : il est responsable par son inaction mais aussi par sa connivence avec l’agro-industrie, de la situation catastrophique dans laquelle la filière laitière française se trouve.

 

Des idées émanent, des solutions se mettent en place

Au-delà de la grève du lait, des idées alternatives au système interprofessionnel existant émergent : l’OPL-CR travaille à la création de l’Office du lait qui devait se substituer à l’interprofession en place.

Le paquet lait européen (2011) instaure la mise en place d’Organisations de Producteurs (OP) et la contractualisation. Dans le même temps, la Coordination Rurale porte la volonté d’accélérer la création des OP France Milk Board (FMB) avec un champ d’action par bassin (non-liées aux laiteries). Malheureusement, les OP qui se créent sont en grande majorité verticales, ficelées aux laiteries et imposées par le syndicat majoritaire et les industriels qui font du lobbying pour garder la main sur les volumes de production et par la suite sur les prix. Toutefois, trois OP FMB voient le jour : FMB bassin Grand Ouest incluant la Bretagne et la région Centre (agréée en 2012), FMB bassin normand incluant les régions Normandie, Hauts-de-France et Grand Est et FMB bassin Sud Ouest incluant les régions Occitanie et Aquitaine. France Milk Board a, en avril 2019, été reconnue Association d’Organisations de Producteurs (AOP) ce qui lui permet désormais de négocier avec l’ensemble des laiteries de l’hexagone.

Les producteurs de lait de l’OPL de la CR ainsi que ceux des autres organisations membres de l’EMB se sont retrouvés le 3 et 4 juin 2013 pour manifester devant la Chancellerie allemande à Berlin. Cette action s’est inscrite dans le cadre des négociations entre le Parlement européen, les États membres et la Commission européenne en vue d’une organisation commune des marchés agricoles, où le gouvernement allemand s’opposait systématiquement à toutes les propositions relatives au fonctionnement du marché du lait. La CR et l’EMB ont appuyé l’instrument de gestion de crise sur le marché du lait à savoir la suspension volontaire des livraisons et ont eu gain de cause avec sa mise en place en 2016 !

Mise en place d’outils à l’échelle européenne

Afin de s’atteler rapidement aux crises de surproduction qui mettent en difficulté les éleveurs laitiers européens, l’European Milk Board émet en 2015 l’idée d’un outil permettant de gérer efficacement les volumes de lait produits à l’échelle du continent nommé le Programme de Responsabilisation face au Marché (PRM). Le PRM est un programme destiné à être appliqué lorsque le marché est menacé de déséquilibre, en appliquant une diminution de la production dans les pays européens afin de maintenir un prix permettant de couvrir les coûts de production des élevages. Il se décompose en trois étapes :
– Identification des crises – indice de marché
– Réaction à la crise – Activation du PRM
– Fin de la crise – levée des mesures de gestion de la crise

Cet outil soutenu par la CR est retenu parmi les 60 propositions émises au sein du rapport d’information de Mme Annick Le Loch et M. Thierry Benoît, députés de la République, enregistré le 30 mars 2016 !

Un programme de réduction est acté pour contrer une nouvelle crise laitière

En plein cœur d’une crise laitière touchant l’ensemble des producteurs européens, l’Union Européenne a adopté, pour la période d’octobre 2016 à mars 2017, un programme d’incitation à la réduction volontaire et temporaire de la collecte laitière, copié/collé s’inspirant du PRM défendu par l’EMB et la CR ! Deux enveloppes ont ainsi été délivrées : l’une de 150 millions d’euros permettant de rémunérer à hauteur de 140€/1000L de lait non produits les éleveurs européens, réduisant ainsi la production de 1,07 millions de tonnes de lait sur le territoire, et une autre délivrée à chaque État membre à la discrétion de chacun, s’élevant à hauteur de 49,9 millions d’euros pour la France, somme doublée par l’État afin d’atteindre 240€/1000L pour les 5 premiers % de réduction.
Le programme fut une réussite à l’échelle européenne. La production était, à la veille de la fin des quotas laitiers, en pleine expansion par anticipation, ce qui a créé un important déséquilibre entre l’offre et la demande. La Chine ayant contracté sa demande en 2015, corrélé à l’embargo russe instauré en 2014 et encore en place aujourd’hui ont mis à mal les vertus exportatrices que l’Europe se prêtait. Ainsi, l’excédent s’est retrouvé sous forme de poudre de lait dans les stocks communautaires, à hauteur de 350 000 tonnes à la veille de la mise en place du programme de réduction. On a constaté un engouement généralisé pour la mise en œuvre du programme à l’échelle européenne, avec une utilisation quasi totale du budget alloué sur la première période. Lorsque cela leur est rendu possible, les éleveurs européens ont démontré leur implication dans la gestion des volumes. Les résultats positifs ressortent, avec l’accroissement du prix à l’échelle européenne de l’ordre de +91,13€ au mois d’août par rapport à l’année précédente.

Il est cependant dommageable que la mise en place du programme n’ait pas été effective plus tôt, tant la situation des éleveurs laitiers était exsangue au lendemain de la fin des quotas.

La mise en place du programme de réduction n’a cependant pas permis de diminuer les stocks publics d’intervention puisqu’ils dépassaient encore 350 000 tonnes en mars 2017. C’est cette même année que la Commission européenne a décidé d’écouler l’ensemble de ses stocks, qui pesaient sur les prix payés aux éleveurs. La Commission n’ayant pu se séparer des stocks de poudre que par appels d’offres, cela lui a offert la possibilité de vendre en deçà du prix d’intervention : des ventes par adjudication ont ainsi été réalisées à 1 095€/t quand le prix d’intervention se trouvait à 1 698€/t. La politique de stockage/déstockage d’excédents laitiers de la Commission européenne aura coûté aux éleveurs européens 2,3 milliards d’euros, d’après le think tank Agriculture Stratégies.

La Coordination Rurale maintient qu’une gestion étroite de l’offre en amont aurait permis d’éviter l’établissement de ces stocks gigantesques qui pesaient sur le prix du lait payé aux éleveurs. Des solutions viables telles que le Programme de responsabilisation face au marché de l’EMB permettraient de gérer les volumes produits afin d’éviter une nouvelle crise et de gaspiller l’argent des contribuables européens.

En avril 2019, le député européen Eric Andrieu inclut dans son rapport portant sur l’Organisation Commune des Marchés (OCM) dans le secteur des produits agricoles un amendement à l’article 219 bis du règlement (UE) n°1308/2013 portant sur un système de réduction des volumes en cas de crise proche du PRM défendu par la CR et l’EMB. Cet amendement sera adopté par la Commission agriculture du Parlement européen !

Propositions de la Coordination Rurale

Afin de tarir la chute du nombre d’éleveurs laitiers et participer au renouvellement des générations, la Coordination Rurale prône un prix du lait à 450€/1000L permettant de couvrir les coûts de production, se dégager un revenu et capitaliser. Cela passe par l’adhésion à des OP plus fortes et indépendantes telles que France Milk Board, qui peuvent négocier les mains libres avec les industriels. Pour une meilleure représentation de la profession, les OP doivent également pouvoir être représentées au sein de l’interprofession laitière (Cniel) via la création d’un nouveau collège. Cela passe également par la mise en place d’une TVA sociale sur tous les produits alimentaires, y compris ceux importés qui permettrait de baisser le coût du travail dans les entreprises, de redonner de la compétitivité à nos produits et donc de relocaliser notre économie. Cela passe aussi par la transformation du rôle de l’observatoire laitier européen (MMO) en agence de régulation, qui ne serait plus essentiellement chargée d’analyser le marché du lait, mais bien de faire appliquer le PRM de l’EMB dans chacun des États Membres.
Enfin, pour ne pas importer des produits agricoles élaborés sous des standards différents des nôtres dans le cadre d’accords de libre-échange se multipliant, il y a urgence à mettre en place l’exception agriculturelle.