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« Grève de la viande » : pourquoi la CR n’y participe pas

Vache limousine

« Grève de la viande » : pourquoi la CR n’y participe pas

À l’appel de certains syndicats agricoles, les éleveurs bovins français sont encouragés à retenir leurs animaux en ferme afin de faire pression sur les acheteurs et ainsi espérer faire remonter les prix de la viande. Cette baisse de prix, enregistrée depuis le début de la pandémie du Covid-19 et suite au confinement de la population, est pour la Coordination Rurale injustifiée.

La pression exercée en ce moment sur les éleveurs est tout simplement inacceptable. Cette crise sanitaire permet à certains acteurs de la filière de réaliser des profits importants sur le dos des éleveurs. Cependant, la CR estime que la retenue des animaux en ferme est une mesure dangereuse qui n’aura aucun effet sur les prix et se traduira par des coûts supplémentaires pour les éleveurs déjà fragiles financièrement.

L’urgence : stopper une baisse des prix injustifiée

Dans la dernière note de conjoncture éditée par la section Viande de la Coordination Rurale, nous faisions état de l’évolution de la cotation française de la vache R : -1,6 % par rapport au mois précédent et -2,9 % /2019. Concernant les jeunes bovins, ceux de type U ont perdu -2,5 % en semaine 15 et les R -7,3 % en l’espace d’un mois. La filière bovine fait en effet face à un bouleversement de ses débouchés sans précédent, conséquence de la pandémie qui sévit un peu partout dans le monde, mais cette crise sanitaire ne saurait justifier cette baisse de prix.

La restauration hors domicile (RHD) est quasiment à l’arrêt depuis le début du confinement, mais la consommation en grandes et moyennes surfaces reste très dynamique, principalement en viandes hachées. Ainsi, les ventes de haché surgelé ont progressé au total de +75 %/2019 entre les semaines 11 et 14, tandis que les achats en viande hachée réfrigérée augmentaient de +33 %/2019. D’après le panel IRI, le chiffre d’affaire de la viande brute dans les grandes surfaces avait progressé de 14 % par rapport à l’année précédente.

La disparition du secteur de la RHD n’explique pas un manque de débouchés : la CR n’est pas dupe, le marché de la restauration hors domicile est principalement un marché d’importation. D’après l’étude «Où va le boeuf », plus de 52 % de la viande qui y est consommée est issue d’import.

Les problèmes d’équilibre matière ne justifient quant à eux pas plus une baisse de prix : ce déséquilibre dans la valorisation des différentes parties des carcasses semble être derrière nous, avec une consommation qui s’oriente vers un mode estival et qui complète bien l’augmentation de viande hachée.

Les abattages sont repartis à la hausse et retrouvent leurs niveaux d’avant le confinement, la demande existe et les stocks en ferme ne sont pas importants. Dans ces conditions de marché, l’aval doit à minima maintenir les prix d’avant confinement.

La grève de la viande n’est pas (actuellement) la bonne solution

Les éleveurs bovins français ont été appelés à retenir leurs animaux en ferme par certains syndicats agricoles. Pour la Coordination Rurale, le moment et le choix de cette action ne sont pas pertinents. Premièrement, les animaux qui sont prêts à être vendus vont, s’ils sont maintenus plusieurs jours supplémentaires, s’engraisser et donc subir un déclassement sur le prix. Les bovins retenus plus longtemps devront être nourris, ce qui augmentera les charges par bête qui ne seront pas répercutées sur le prix payé. D’ailleurs, après deux années de sécheresse consécutives, rares sont les éleveurs disposant de stocks fourragers importants et pouvant se permettre de « perdre » du fourrage. Ces années difficiles ont également mis à mal les trésoreries des éleveurs, ne leurs permettant pas de pouvoir supporter de décalages de ventes importants.

Concernant les abatteurs, la CR estime que retenir les animaux en ferme serait leur rendre service : ces derniers disposent de stocks de viande conséquents, et créer la pénurie s’avérera difficile. Certains d’entre eux n’hésiteront d’ailleurs pas à s’approvisionner chez nos voisins européens pour combler un éventuel manque. De plus, nombre d’entre eux annoncent des difficultés de personnels liées à la crise sanitaire : retenir les animaux réduira les abattages et cela demandera donc moins de main d’oeuvre…

Enfin, les animaux qui ne sont pas vendus aujourd’hui devront l’être demain. Lorsque cette retenue d’animaux prendra fin, il y a un risque que le marché soit rapidement encombré ce qui aurait pour conséquences immédiate une baisse du prix de la viande. L’action aura ainsi obtenu l’effet inverse de celui escompté.

Pour toutes ces raisons, la Coordination Rurale (qui n’est pas anti-grève : elle avait initié la grève du lait de 2009) ne souhaite pas se joindre à l’appel de la grève de la viande. Elle laisse néanmoins le libre arbitre à ses adhérents.

Retrouver les prix d’avant crise

La crise que vivent actuellement les éleveurs bovins français est une crise conjoncturelle s’inscrivant dans une crise structurelle beaucoup plus large. Rappelons que 90 % des éleveurs bovins allaitants disposent d’un revenu négatif sans les aides PAC !

L’urgence est de stopper la chute des prix enregistrée depuis le début du confinement, qui illustre une augmentation de la marge de certains acteurs de la filière. Demander la couverture des prix de revient paraît légitime, la CR le demande depuis sa naissance, mais le demander en cette période particulière paraît incohérent. En période de crise, gérons la crise. Les propositions de la CR pour donner un revenu aux producteurs dans un modèle européen rénové sont prêtes, reste à trouver une volonté professionnelle et politique partagée pour les appliquer.

C’est aux autorités publiques à l’échelle nationale et européenne de réagir ! La Coordination Rurale a d’ailleurs transmis un courrier au Ministre de l’agriculture pour l’avertir de ses craintes pour les filières d’élevage dans le cadre de la crise du Coronavirus. Une fois la crise passée et la réouverture des canaux de distribution effectuée, nous comptons sur le gouvernement français pour prendre ses responsabilités : cela fait trop longtemps qu’il s’appuie sur l’interprofession pour gérer les difficultés de la filière. Dans un second temps et pour influer positivement sur le prix payé aux éleveurs français, la Coordination Rurale demande que le seuil de 80 % d’approvisionnement en viande d’origine française pour la restauration hors domicile soit imposé. Il n’est pas acceptable que 52 % de la viande consommée en restauration soit importée, ce qui créé une distorsion de concurrence avec les éleveurs français.