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« L’agriculture face à son avenir » : extraits accablants

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« L’agriculture face à son avenir » : extraits accablants

Mes chers amis, après plus de 20 ans d’existence, années que nous n’avons pas vues passer, années de labeur agricole et syndical intense, il est bon de s’arrêter un peu pour faire le point. Pas le point sur nous : nous savons où nous sommes, d’où nous venons et où nous allons.

Non, mais il nous faut faire le point de ce qu’a dit et fait ou pas fait le syndicat qui, de fait, a tenu la plume des ministres et même des commissaires européens. Il est nécessaire de bien informer tous ceux de nos confrères qui, mobilisés par leur métier, leurs difficultés aussi, ne sont pas en mesure de  comprendre les tenants et aboutissants de la situation si dégradée des agriculteurs.

Après ce point, tous comprendront que rien de ce qui a touché la politique agricole n’est le fait de la fatalité. Les responsables sont bien coupables. Ils existent et il est normal de les démasquer lorsqu’ils se présentent aux suffrages, surtout lorsqu’ils tentent d’enfiler un uniforme qui n’est pas le leur. Ceux qui se revendiquent d’un syndicalisme de solutions devraient préciser qu’il s’agit d’un syndicalisme de solutions, certes, mais de solutions saignantes et mortelles. Ils ont trouvé les solutions pour dissoudre l’agriculture et faire disparaître la moitié des agriculteurs en 25 ans et ils veulent continuer !

Ce que nous affirmons est incontestable parce que bien gravé dans les marbres de notre République, ou plutôt dans les archives de la documentation française.
C’est d’ailleurs la découverte de ces archives lors d’une occupation de l’APCA en septembre 1992 qui explique en grande partie pourquoi nous avons parcouru tout ce chemin.

Quand vous avez lu comme l’ont fait quelques-uns d’entre nous un tel document,
vous n’êtes plus le même homme, votre destin bascule, vous devenez « résistant ».

Le moment est venu de vous faire bien partager ce qui a nourri notre action et que tous ce soir nous ayons la rage au ventre pour gagner les élections et nous bâtir enfin un avenir au lieu de gérer les crises et leurs dégâts.

J’ai fait une sélection des éléments les plus accablants que j’ai extraits de ce livre au contenu d’un cynisme incroyable, surtout quand on sait son titre : « L’agriculture face à son avenir ».

Ce livre constitue le très officiel rapport qui constitue le volet agricole du Xe plan 1989-1992. Ses auteurs sont un agglomérat de hauts fonctionnaires de l’agriculture et de très hauts dignitaires du syndicalisme agricole et de ses épiceries : coopération, Mutualité, Crédit agricole, Ania… Leur groupe est présidé par le président de l’APCA de l’époque, aujourd’hui décédé, Louis Perrin.

Télécharger le Xe plan

Même les plus jeunes connaissent ces hauts dignitaires déguisés en agriculteurs parmi lesquels :

  • Luc Guyau, actuellement président de la FAO et inspecteur général de l’agriculture, nommé au tour extérieur, et officier de la légion d’honneur.
  • Philippe Mangin, qu’on ne présente plus, l’homme qui murmure aux oreilles des ministres, le président de Coop de France.
  • Henri Jouve, actuellement président de la MSA de l’Ardèche, de la Drôme et de la Loire, ce qui est une autre diversification.
  • Daniel Grémillet, président de la Chambre d’agriculture des Vosges ayant fait la diversification : conseiller régional UMP .
  • Michel Tesseydou, quant à lui, n’a pas  intégré la caste des hauts dignitaires. Il a raté la porte de l’ascenseur social  puisqu’il est seulement éleveur et maire de sa petite commune.
  • Lionel Stoleru, ministre du Plan, leur a commandé un rapport disant leur vision et leurs propositions. Cela se situe en février 1988. Ce rapport désastreux a été rendu le vendredi 23 décembre 1988, sans doute pour être mis dans nos sabots le lendemain soir. Oui, cette année-là, le Père Noël fut bien une ordure !  Conclusions remises à Lionel Stoleru, ministre du Plan le 23 décembre 1988. CEE à12

 

Des extraits accablants

Avant propos du ministre : il remercie « le président Perrin et les membres du groupe qui, sous leur entière responsabilité et en toute liberté, nous donnent ici le fruit d’une telle réflexion collective. »

Préface Pierre-Yves Cossé, commissaire au Plan :

« Les travaux  du « Groupe de  Prospective Agricole » se sont déroulés à un moment stratégique pour l’agriculture française. Ils ont été marqués par le sang-froid et la lucidité […] Compte tenu de nos atouts naturels et de notre degré de développement, l’agriculture française a tout pour s’imposer à l’intérieur de l’Europe et sur les marchés internationaux. C’est ce qu’a reconnu le groupe en confirmant le choix d’une agriculture orientée vers le marché. »

Page 29 : « Dans une période marquée par des départs nombreux et une libération de terres importantes, l’agrandissement des exploitations nécessaire à la compétitivité est une priorité.
Le choix systématique dans les schémas directeurs départementaux des structures en faveur de l’installation au détriment de l’agrandissement, accompagné de seuils de contrôle très bas a souvent eu pour résultat de faire procéder à des installations sur des structures inadaptées. La période actuelle appelle des comportements plus responsables. »

Page 40  : « La poursuite des tendances constatées au cours des 15 dernières années n’est donc pas envisageable : elle conduirait à  d’énormes excédents. Les 2 ou 3 premiers pays producteurs suffiraient à couvrir l’ensemble des besoins de la CEE à l’horizon 2000. »

Page 41 : L’agriculture livrée aux industries agroalimentaires (IAA)
« L’avenir de l’agriculture est donc en grande partie lié :
– a
u développement des IAA […]
– mais aussi à sa capacité propre à fournir aux IAA des matières premières correspondant aux exigences technologiques : délai, quantité,qualité mais  aussi de prix. Si l’agriculture française n’est pas en mesure de répondre à ces exigences, les IAA s’approvisionneront ailleurs. »

Page 43 : Le plus grave des mensonges et la preuve de la trahison des agriculteurs : « le besoin d’exporter sur les pays tiers est désormais structurel pour la CEE. »
Dans notre livre publié début 1993 « Une révolution en vert et pour tous », nous apportons la preuve que la soi-disant surproduction européenne n’est rien d’autre qu’un excédent d’importations.  Nous y affirmons  aussi que l’Europe des 12 de cette époque-là manque de 7 millions d’hectares pour pouvoir être autosuffisante.

Page 48: « l’Uruguay Round est à la fois une chance à saisir et un défi à relever si l’on veut mettre fin aux déséquilibres des marchés, abandonner une guerre commerciale stérile et asseoir l’avenir de l’agriculture sur des bases solides. »
Il faut ici se souvenir que le 20 septembre 1986, François Guillaume, alors ministre de l’Agriculture et ex-président de la FNSEA, a signé les accords de Punta del Este qui lancent cet Uruguay Round, responsable de tous nos maux.

Page 57 : « Une stratégie précise doit donc être développée pour favoriser les agrandissements et les installations viables. »

Page 58 : Ils ont pensé à tout , le paysan chasseur et le paysan cantonnier !
« La gestion cynégétique du territoire et la production  de gibier, si l’on peut organiser des activités de loisirs de chasse localement, sont autant de chances à saisir. Certaines collectivités seraient prêtes à rémunérer des prestations de service d’agriculteurs pour l’entretien d’espaces ou d’ouvrages publics. »

Page 62 : Un repli sur le grand marché intérieur n’est ni possible ni souhaitable. Un tel scénario :
– concentrerait la production dans quelques régions ;

– à terme anéantirait le développement des IAA ;
– aurait un coût important pour l’économie française ;
Comme pour les autres grands pays exportateurs, la seule vision d’avenir pour l’agriculture européenne et française est une agriculture exportatrice. »

Page 63 :  Il y a un paragraphe intitulé « Contribuons à la réussite des négociations commerciales multilatérales. »

Page 68 : Sur l’éventualité d’une politique  de  maîtrise des volumes, classée comme « scénario du déclin »
Celle –ci anéantirait  « les possibilités d’utiliser la matière première agricole à des fins non alimentaires. Or il s’agit là d’un élément déterminant du développement futur de l’agriculture.
La mise en œuvre de ce type de politique sonnerait le déclin de l’agriculture française. »

Page 68 : « Le scénario qui prépare l’avenir »
« Compte tenu des avantages comparatifs de l’agriculture française, en particulier sur les grandes cultures, la direction à poursuivre ne peut être qu’une politique d’ajustement régulier et raisonnable par les prix pour atteindre les prix des pays ayant les coûts de production les plus compétitifs. La mise en œuvre de cette orientation nécessite des mesures d’accompagnement qui compte tenu de la  discipline souhaitée sur les marchés mondiaux ne doivent pas fausser les échanges. »
Entendez par-là qu’il faudra des DPU. Quels visionnaires !

Les mesures d’accompagnement proposées par le GPA :
Page 69 : « Des formules sont imaginables du type d’aides économiques accompagnant une baisse des prix pour faciliter l’adaptation des exploitations modernisées ou modernisables ( aide transitoire aux revenus).
Ainsi la combinaison de baisse de prix limitée et d’un système de retrait de terre plus incitatifs pourraient apparaître comme la solution la moins mauvaise à moyen terme conjuguant l’efficacité sur les volumes sans conséquences trop rigoureuse sur les revenus. »

Page 70 : « Les coûts et avantages de formules du type gel énergétique et jachère verte devraient notamment être étudiés. »

Page 72 pour le lait : « Mais l’objectif à plus long terme doit être de viser une sortie possible du système de maîtrise quantitative de l’offre. L’amélioration de la gestion des quotas actuellement à l’étude doit tenir compte de cette sortie. Dans cette optique il est indispensable que les  aménagements nécessaires du système n’aillent pas à l’encontre des objectifs de long terme en contrecarrant l’indispensable recherche de la compétitivité et en cassant les débouchés des entreprises notamment pour les produits hauts de gamme.
L’intérêt de la France doit être dans ce secteur également de faire jouer ses avantages comparatifs. L’intérêt des agriculteurs est de ne pas déconnecter le prix des exigences des acheteurs. Viser une sortie du système des quotas nécessite la poursuite de l’effort de restructuration de la production. »

Page 73 : Répondre aux signaux du marché n’est pas l’invention de Marian Ficher Boel.
Le Groupe Louis Perrin l’a trouvée en 1988 : « Les entreprises rurales quelles qu’elles soient, et l’exploitation agricole est une entreprise rurale parmi les autres, devront pour exister être compétitives, rentables, moderne , en permanence à l’écoute du marché. C’est là une orientation de fond qui nécessitera une adaptation des activités du milieu rural. »

Page 80 : ils ont même eu une petite pensée prémonitoire pour la MSA
« Il s’agit d’une réforme qui ne peut être fondée que sur la prise en compte de la capacité contributive  des agriculteurs. L’extension du bénéfice réel devrait faciliter la prise en compte du bénéfice fiscal. Une cotisation minimale d’un montant suffisant sera instituée afin d’établir un lien étroit entre prestations et cotisations. »

Page 80 : « accompagner sur le plan social la restructuration du secteur ».

Page 84 : « L’évolution économique devrait conduire à des cessations anticipées et forcées d’activités qu’il convient d’accompagner. »

Page 87 : « la conviction du Groupe de Prospective Agricole est que l’orientation par le marché est la seule voie d’avenir pour l’agriculture. »

La conclusion est un vœu qui a été hélas pleinement exaucé : « l’espérance du Groupe de Prospective Agricole est que ce rapport ne reste pas lettre morte. »

Que penser de ce rapport ?

En résumé, ce rapport, rédigé par des soi-disant syndicalistes, est bâti sur le mépris des agriculteurs et de leur dignité. Mais, plus grave encore, il accrédite un énorme et terrible  mensonge, celui de l’Europe agricole excédentaire, comme si notre gigantesque déficit agricole n’existait pas et comme si les importations de PSC, équivalant en 1987 à 4 millions d’hectares, n’existaient pas non plus.
Leur credo, c’est celui d’une agriculture compétitive qui ne retrouvera une raison d’exister que lorsqu’elle saura produire moins cher que le moins cher. En embrassant ce mythe de la vocation exportatrice de l’agriculture européenne, ils ont empoisonné  notre métier.

Mais hélas, c’est ce groupe Louis Perrin qui a construit la position que la France a transmise au commissaire européen Ray Mac Sharry. Et c’est cette position qui a été ensuite imposée aux autres pays européens pour faire la PAC de 1992.

Depuis le dixième plan, ces prédateurs et leurs successeurs ont continué à saigner  l’agriculture et les agriculteurs.
Par exemple, en 2003, face aux soucis d’argent après que la CR ait obtenu la fermeture des robinets ITCF et Unigrains, ils ont créé à leur profit un racket sur les salaires que nous versons à nos salariés. Ce racket, c’est Provea et ça nous coûte plus de 10 millions d’euros par an.
Ils ont demandé les volucompteurs qui permettent de facturer l’eau aux irrigants.
Ils n’ont pas soutenu la TVA sociale en janvier 2006 lors de la consultation lancée par Dominique de Villepin. S’ils l’avaient fait, nous l’aurions obtenue. Et ils en parlent aujourd’hui par pure démagogie car ils tiennent à garder la main sur la MSA et son système d’appel de cotisations.

Fidèles à leur conception du Xe plan, ils ne veulent toujours pas entendre parler d’une revalorisation du seuil de chiffre d’affaire pour l’assujettissement au bénéfice réel. Une telle mesure pourrait affaiblir le pouvoir extraordinaire de leurs centres de gestion.
Ils empêchent les ventes directes des céréales aux éleveurs. Calculez sur une carrière d’agriculteur ce que représentent ces montants confisqués représentés par les marges des OS racketteurs.
Ils font semblant aujourd’hui de râler contre le durcissement de la réglementation Nitrates mais refusent de nous suivre pour contester la directive et ont depuis plus de deux ans cogéré les propositions qu’ils rejettent aujourd’hui. Dans ces réunions, ils ont toujours contesté notre exigence de révision de la directive et surtout du taux de référence de 50 mg de nitrates par litre d’eau.
Ils disent adorer les CIPAN tellement elles sont utiles. Lorsque la CR demande une dérogation généralisée aux normes de la directive, le représentant des chambres d’agriculture s’élève contre « la surenchère de la CR » et dit qu’une dérogation trop large pourrait avoir des conséquences négatives sur le milieu annulant tous les efforts entrepris par les chambres d’agriculture qui ont permis de sensibiliser les agriculteurs et de réussir à ce qu’ils n’utilisent plus trop de nitrates et à effacer leur image de pollueurs.

Ce sont encore les mêmes qui ont soutenu la mise en place des contrôles obligatoires de nos pulvérisateurs. Ce sont eux qui nous ont imposé l’infamie des Certiphytos.

Et pour terminer, c’est Xavier Beulin qui a permis, par son soutien déterminant, la signature de l’accord entre l’Union européenne et le Maroc. Nous savons tous que cet accord va appauvrir les agriculteurs des deux côtés de la Méditerranée et enrichir les structures qui prendront leurs marges sur ces échanges.  

Je m’arrête là, j’en ai certainement beaucoup oublié mais j’espère vous en avoir dit suffisamment pour vous permettre de transmettre notre rage de vaincre autour de vous.
Imaginez ce que nous serions aujourd’hui si c’était toutes les propositions faites par la CR qui avaient été reprises ! Nous aurions même obtenu la Légion d’honneur pour nos amis Christian Buson et Jean-Louis l’Hirondelle.
Nous ne le répéterons jamais assez : changer c’est vital !  Et tous ensemble, c’est maintenant que nous allons changer !

Merci !

Discours prononcé par François Lucas, lors du Congrès de la Coordination Rurale au Mans, le 28 novembre 2012

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