L'info régionale

Réseaux sociaux

Du glyphosate aux sulfonylurées, la SNCF nous emmène loin

Du glyphosate aux sulfonylurées, la SNCF nous emmène loin

Après quatre années de recherches, la SNCF tient son alternative au glyphosate ! Un mélange composé à 95 % d’acide pélargonique et complété par des molécules de la famille des sulfonylurées. S’agit-il d’une solution pertinente alors qu’ils sont en quête d’une alternative écologique ?

 

Pourquoi désherber ?

 

Tout d’abord, il est important de noter que SNCF Réseau doit désherber ses voies. Il s’agit d’un impératif de sécurité. En effet, si la végétation peut être utile au réseau ferroviaire, lorsqu’elle stabilise les talus par exemple, elle peut également être facteur de risque. Sur les voies et les pistes, le développement de végétaux peut empêcher les systèmes de détection automatique des trains de fonctionner correctement, perturber la surveillance des voies, empêcher le drainage nécessaire à la stabilité et au parallélisme des voies, provoquer des départs d’incendie, gêner l’éventuelle évacuation des passagers, etc.

Bref, SNCF Réseau se doit d’avoir une stratégie solide de maîtrise de la végétation afin d’assurer à ses voyageurs un transport en toute sécurité et ponctualité.

Le désherbage est une entreprise fastidieuse pour le groupe. 30 000 kilomètres de lignes, accompagnées de pistes de cheminement, de bandes de proximité et des abords, cela représente un ensemble foncier de près de 95 000 hectares.

La solution historiquement mise en œuvre par SNCF Réseau a été l’utilisation d’un désherbage chimique, le glyphosate. Une flotte de 6 trains désherbeurs nationaux, 25 trains désherbeurs régionaux et 27 camions désherbeurs sont chargés de déverser chaque année plusieurs dizaines de tonnes de glyphosate (64 tonnes en 2018) sur les voies et les pistes. [1]

 

À la recherche d’une alternative au glyphosate…

 

Le glyphosate

 

Pour rappel, le glyphosate est un désherbant. Très mal vu par les médias, il existe en réalité peu d’études qui établissent que le glyphosate est dangereux. Alors oui, le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) l’a classé comme probablement cancérigène, seulement le CIRC évalue uniquement la capacité d’une substance à provoquer un cancer, et non la dose nécessaire. C’est-à-dire qu’il évalue le danger, et non le risque.
Les autres agences de santé, on pourra citer l’Autorité européenne de sécurité des aliments et l’Agence européenne des produits chimiques, ont conclu que le glyphosate n’augmente aucunement les risques de développer un cancer. [2]

Pour plus d’informations : lire notre fiche sur le glyphosate.

 

Quoiqu’il en soit, le gouvernement français s’est engagé dans une démarche de sortie du glyphosate, avec pour objectif d’avoir réduit son utilisation de moitié en 2022. [3]

SNCF Réseau cherche donc à remplacer totalement le glyphosate par un herbicide de biocontrôle, dit “de contact” dont les effets sont courts. La solution qui lui semble la plus prometteuse est un mélange de 95 % d’acide pélargonique, une molécule naturelle, avec une molécule de synthèse de la famille des sulfonylurées. Après l’avoir testé avec des trains désherbeurs, SNCF Réseau a confirmé l’efficacité de ce produit, proche de celle du glyphosate. [1]

 

L’acide pélargonique

 

L’acide pélargonique est un acide gras naturellement présent dans les feuilles de certaines plantes et dans les graisses animales. Il a été extrait en premier de Pelargonium roseum, qui lui a donné son nom.

Il peut être utilisé comme herbicide et présente peu de risques pour la santé humaine et l’environnement. [4] Le risque majeur provient de son acidité, nocive pour la vie du sol. [5]

 

Les sulfonylurées

 

Les molécules sulfonylurées ont été développées dans les années 1940 pour diminuer la glycémie chez les patients diabétiques. [6] Aujourd’hui encore, ils sont les antidiabétiques oraux les plus utilisés pour le traitement du diabète de type 2. [7]

Les sulfonylurées ont également une action herbicide, en inhibant l’acétolactate synthase (ALS) responsable de la croissance végétale. “Elles peuvent causer l’atrophie des graminées et le jaunissement (chlorose) ou la coloration violacée des régions internervaires. Chez les plants de maïs, elles peuvent causer le rabougrissement du plant, la mort ou l’atrophie d’une partie des racines.” [8]

          Persistance dans les sols

Ces molécules sont principalement décomposées par hydrolyse et par l’action microbienne. Sa demi-vie dans le sol varie de 2 à 40 jours selon les conditions du milieu. Idéalement et afin de réduire sa persistance dans l’environnement, il faut un pH acide et un sol organique. [8] L’utilisation par SNCF Réseau ne coche qu’un seul de ces critères : le pH est acide notamment avec l’acide pélargonique, mais les sols traités seront principalement minéraux. Cela pose donc la question de la persistance dans les sols et de la pollution des eaux souterraines par infiltration.

           Impact sur la vie du sol

Outre l’impact à surveiller de l’acide pélargonique sur les organismes du sol, les sulfonylurées présentent également un risque. En effet, nous avons vu qu’elles agissaient en inhibant l’ALS, responsable de la croissance végétale. Or, cette enzyme est présente également chez les microorganismes. Les sulfonylurées ont donc pour effet de ralentir la croissance microbienne. Une étude de 1998 a observé qu’à une concentration de 5 mg/L, les herbicides composés de sulfonylurées réduisent jusqu’à 20 % la vitesse de croissance de microorganismes des sols agricoles. [9]

          Apparition spontanée de résistances

Par ingénierie génétique, plusieurs plantes (soja, colza, maïs, œillets) tolérantes aux sulfonylurées ont été créées. Cela permet de faciliter le désherbage dans un cadre de production agricole.

Ce qui est davantage problématique, c’est que les plantes tendent à devenir spontanément résistantes à ce groupe de produits. [8] En outre, plusieurs mécanismes de résistance ont été repérés, ce qui complique la gestion des plants résistants. [10] Répandues en grandes quantités sur une surface aussi vaste, les sulfonylurées risquent de provoquer l’apparition de résistances, ce qui posera de nouveaux problèmes…

 

Naturel, synthétique… l’importance de la provenance

 

Attention à l’abus du terme “naturel”.

L’appel à la nature est un procédé rhétorique qui suppose qu’une chose est bonne car naturelle, ou mauvaise car non naturelle. Cette technique est largement utilisée, notamment par les médias et contribue à manipuler l’opinion publique.

Molécule naturelle, molécule de synthèse… toute molécule est chimique par définition. Une molécule peut être synthétisée par des processus naturels, sans intervention humaine, ou bien par un chimiste en laboratoire. Une substance naturelle peut être créée par un chimiste. On comprend alors que, naturelle ou de synthèse, la substance aura la même structure, donc les mêmes propriétés chimiques et biologiques.

Une substance naturelle peut aussi être directement extraite de la source naturelle par un procédé nécessitant souvent de grandes quantités de solvants et du matériel de purification, et cela si la source en question est abondamment disponible et facilement cultivable. Ainsi, cette méthode de production “naturelle” n’est pas nécessairement le procédé le plus économiquement rentable et le moins impactant environnementalement. [4]

Dans le cas de SNCF Réseau, si l’acide pélargonique est dit naturel et les sulfonylurées de synthèse, cela désigne-t-il l’origine des molécules ou bien leur méthode de production ? SNCF n’a pas communiqué sur ses procédés de fabrication. Or, aux vues de l’importance de ce critère, il apparaît nécessaire de fournir une étude d’impact environnemental de la production de cette substance afin de juger de son impact écologique global.

 

Conclusion

 

Une alternative pas si écologique…

 

Du fait de l’impact de l’acide pélargonique sur la vie du sol et du risque de pollution des eaux souterraines par des sulfonylurées non dégradées, la solution trouvée par la SNCF n’est pas parfaite. Elle est même plus impactante que le glyphosate, dont la persistance dans les sols est faible et l’impact sur la faune non significatif. [11]

 

… qui va coûter cher

 

L’efficacité de cette nouvelle substance approche celle du glyphosate, mais sans l’atteindre. Il faudra donc utiliser des quantités plus importantes et réaliser deux passages annuels au lieu d’un.

En outre, il a fallu au groupe investir dans la construction de nouveaux trains désherbeurs aptes à fonctionner avec ce produit, avec des adaptations liées au volume et à la viscosité. [1]

« On estime notre surcoût de maintenance lié à la sortie du glyphosate et à la loi Egalim à environ 110 millions par an« , a déclaré Jean-Pierre Pujols, responsable du service Environnement à la SNCF.

 

On s’arrête là ?

 

Bien sûr que non ! Le groupe se lance dans une utilisation davantage pertinente des produits chimiques, en utilisant notamment des outils de précision. Les nouveaux trains désherbeurs en sont équipés et, en théorie, ne traitent que les zones végétalisées et limitent la dérive des produits. Néanmoins, ce procédé, moins efficient que l’usage du glyphosate, nécessite un fauchage annuel des bandes de proximité (contre tous les 3 ans actuellement), afin d’éviter que la végétation présente ensemence les voies et pistes.

La SNCF a déclaré continuer à chercher des solutions, l’objectif étant de pouvoir se passer totalement de produits phytosanitaires de synthèse. Elle poursuit notamment les pistes du robot faucheur autonome, de l’ensemencement choisi de plantes basses qui limiteront la pousse des autres végétaux, et de la pose de géotextile sous les voies qui empêchera aux végétaux de sortir de terre.

 

Un potentiel impact sur l’agriculture

 

Si la démarche de SNCF Réseau part d’une bonne intention, nous pouvons craindre des retombées négatives sur le métier agricole. Les sulfonylurées posent plusieurs problématiques.

Premièrement, ces molécules sont utilisées en agriculture, sur des sols organiques ou elles sont dégradées naturellement rapidement. SNCF Réseau va les épandre sur des sols minéraux, où elles pourront potentiellement filtrer et contaminer les nappes phréatiques. Cette pollution pourrait à terme entraîner l’interdiction de l’usage de ces molécules, par le groupe autant que par les agriculteurs, même si ces derniers ne sont pas responsables de cette pollution. L’interdiction prochaine du glyphosate illustre bien la cohérence des décisions gouvernementales…

Il faut espérer que les outils de précision des trains désherbeurs incluront des zones à protéger à cause de ce risque de pollution, et permettront de ne pas traiter au-dessus des eaux puisées.

Ensuite, l’utilisation, par le deuxième détenteur de foncier français, de molécules particulièrement connues pour provoquer l’apparition de résistances peut faire peur. Quelle solution inventeront-ils lorsque leur alternative sera devenue insuffisante pour maîtriser la végétation ? Et il ne s’agit pas uniquement de “leur” végétation. Les plantes migrent. Et que feront les agriculteurs quand ils seront envahis d’adventices résistantes à leur herbicide ?

Au moins, ils pourront prendre le train sereinement et être sûrs d’arriver à l’heure.

 

 

 

Les sources de l’article

 

[1] SNCF Réseau. Le réseau ferré national et la maîtrise de la végétation. 08/2020. https://www.sncf-reseau.com/sites/default/files/2020-08/SNCF%20R%C3%A9seau_Ma%C3%AEtrise%20de%20la%20v%C3%A9g%C3%A9tation_r%C3%A9seau%20ferr%C3%A9%20national.pdf

[2] Coup Critique. Pesticides, ce que la science en dit. 25/09/2018. https://www.facebook.com/notes/676023629713390/

[3] Ministère de l’agriculture et de l’alimentation. Pourquoi sortir du glyphosate ? 11/01/2021. https://agriculture.gouv.fr/pourquoi-sortir-du-glyphosate

[4] Anaïs Godard et al. From crops to products for crops: preserving the ecosystem through the use of bio-based molecules. Oilseeds and Fats Crops and Lipids, 2016.

[5] Bastien Nay, Wei Zhang. Nature chimique herbicide : le potentiel des substances naturelles en agriculture. Revue des Oenologues et des Techniques Vitivinicoles et Oenologiques, Union nationale des oenologues France Bourgogne-Publications, 2019, 172, p.9-11.

[6] John R. White Jr. A Brief History of the Development of Diabetes Medications. Diabetes Spectrum 2014 May; 27(2): p.82-86.

[7] Hagon-Traub. Les sulfonylurées sont-elles encore d’actualité ? Rev Med Suisse 2001; volume -3. 21447.

[8] Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Affaires Rurales Canadien. Classes de mode d’action des herbicides. http://www.omafra.gov.on.ca/french/crops/facts/00-062.htm

[9] Michael T. Rose et al. Impact of Herbicides on Soil Biology and Function. Advances in Agronomy Volume 136, 2016, p. 133-220

[10] Michael W. M. Burnet et al. Identification of Two Mechanisms of Sulfonylurea Resistance within One Population of Rigid Ryegrass (Lolium rigidum) Using a Selective Germination Medium. Weed Science Vol. 42, No. 3 (Jul. – Sep., 1994), p. 468-473.

[11] Stephen O. Duke. Glyphosate: environmental fate and impact. Weed Science May 2020. Volume 68 Issue 3.