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De la coopérative agricole à l’empire industriel

De la coopérative agricole à l’empire industriel

Les coopératives agricoles françaises en quelques chiffres…

75 % des agriculteurs

adhèrent à au moins une coopérative (chiffre 2014 – Coop de France)

1 marque alimentaire sur 3

Plus de 160 000 salariés

QUE RESTE-T-IL DE L’ESPRIT COOPÉRATIF ?

Juste répartition des marges, priorités stratégiques en matière de dépenses, fusions-acquisitions : les orientations et décisions des grosses coopératives sont de plus en plus pointées du doigt et remises en cause. L’esprit coopératif est-il toujours ce qu’il était à l’origine ?

Un statut singulier pour un organisme particulier

Les coopératives agricoles sont des organisations économiques créées par et pour des agriculteurs, pour mutualiser les moyens de production, transformation et commercialisation de leurs produits et ainsi développer leur activité économique et les résultats qui en découlent.

Plusieurs particularités les définissent :
– les agriculteurs-associés s’engagent dans la coopérative pour une durée déterminée, avec tacite reconduction et sont détenteurs de parts sociales (une partie du capital) en fonction de leur engagement d’activité
– ils sont fournisseurs de leur production (généralement un apport total, hormis une quantité admise pour les besoins familiaux et de l’exploitation) et peuvent être soumis à des pénalités si l’engagement n’est pas respecté (hors cas de force majeure)
– ils sont aussi liés pour l’utilisation des services de la coopérative, y compris les services de vente d’approvisionnements nécessaires à l’élaboration de leur production
– pour la gouvernance, le principe est « un homme, une voix » et ce quel que soit le nombre de parts détenues
– le principe de territorialité impose une limite géographique à la fois pour la nature des activités, la provenance des matières premières et l’origine des capitaux apportés par les adhérents
– la responsabilité, en cas de faillite, est partagée entre tous les associés proportionnellement aux parts sociales détenues (dans la limite de 2 fois ce montant). Tout ancien membre reste tenu, 5 ans après son départ, des dettes sociales existant au moment de sa sortie
– la répartition des résultats suit un modèle particulier : les « excédents répartissables » (définis par la comptabilité, elle-même soumise à l’assemblée générale) sont affectés entre les associés proportionnellement aux opérations (ventes) réalisées, c’est la ristourne coopérative.

Un régime fiscal très avantageux…

Les coopératives agricoles bénéficient de nombreux avantages fiscaux, tels que des  exonérations totales ou partielles : d’impôt sur les sociétés (IS), de taxe foncière sur les propriétés bâties, des impôts issus de la suppression de la taxe professionnelle, d’impôt forfaitaire annuel, de la taxe sur les salaires, de taxe d’apprentissage, etc. Les autres opérateurs comme les négociants ne bénéficient pas de ces dispositifs.

COOP DE FRANCE : UN AMI QUI VOUS VEUT DU BIEN ?

Coop de France (ex-CFCA) est depuis 1966 l’organisation professionnelle des coopératives, qui se décline en domaines (agro-alimentaire, animal, végétal), en fédérations (nationale, régionales) et à travers un groupe nommé « Promocoop ». S’appuyant sur le modèle d’Europe du Nord (d’où viennent les 6 premières coopératives en UE) et soutenant que la taille critique des coops nécessitait des regroupements, l’ex-Président, Philippe Mangin a promu un modèle de développement concentrationnaire ouvert à l’international. Il a si bien réussi qu’aujourd’hui, derrière le chiffre de 12 800 coops se cachent quelques monstres puisque 0,5 % d’entre elles, soit 14, réalisent plus de 50 % des 85 milliards d’euros de chiffre d’affaires de toute la coopération. Terreos, par exemple, avec ses 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, est le numéro 1 du sucre en France mais aussi le numéro 2 du Brésil… et le numéro 3 mondial : une aberration pour la Coordination Rurale qui considère au contraire qu’une coop devrait aider ses adhérents à trouver des clients locaux qui payent mieux que le marché mondial et qu’elle ne devrait pas contribuer à développer une concurrence étrangère déloyale  !

L’OUTIL COOPÉRATIF ÉCHAPPE AUX MAINS DES AGRICULTEURS

« Les distributeurs ont une grande part de responsabilité dans la course aux prix bas mais il faudrait aussi penser à balayer devant notre porte et regarder ce qui se passe du côté des coopératives », explique Bernard Lannes, président national de la Coordination Rurale.

Exemple : Yoplait est une marque détenue à 50 % par Sodiaal, une entité que l’on pourrait qualifier de coopérative de façade et dont une large part des colossaux bénéfices part aux actionnaires de General Mills au lieu d’être réinjectée dans Sodiaal. Nombreuses sont les grosses coopératives à profiter des avantages fiscaux et à utiliser leurs bénéfices pour se développer davantage au lieu de mieux rémunérer leurs associés. Une aberration, lorsque l’on sait que dans le cas inverse, lorsque la coopérative est financièrement instable, les coopérateurs doivent mettre la main au portefeuille ! Cette mutation consistant à transformer progressivement les coopératives en de véritables empires industriels n’est pas du tout du goût de la CR, qui ne manque pas une occasion de le dénoncer et qui s’attaque ouvertement à Sodiaal via lettres ouvertes, manifestations et aujourd’hui le montage d’un dossier, afin de dénoncer la mutation de tout un système et le développement de ces structures qui n’ont pas procuré un meilleur revenu au producteur.

L’INTERVIEW POISSON D’AVRIL

Nouveau président chez Coop de France ! Michel Prugue succède à Philippe Mangin après 15 années de mandat cogérées avec le syndicat majoritaire et aux orientations discutables. Certainement très fier du travail accompli, imaginons les (faux) conseils que Philippe Mangin aurait pu donner à son successeur…

« Tu sais, Michel, être président de Coop de France, c’est avant tout communiquer, même si personne ne comprend. Comme tu as bien fait de redire dans ton premier discours en tant que président « toute [ta] confiance dans la vitalité du mouvement coopératif agricole […] qui pourra pour les années à venir s’appuyer sur son nouveau plan stratégique adopté en assemblée générale ». Tu as été vice-président de la maison et tu sais déjà combien sont précieuses de telles phrases vides de sens mais qui font penser que ton intelligence est dominante. Mais attention, il faut aussi connaître des chiffres par cœur. Plein de chiffres. Tu pourras alors éviter tous les pièges posés par ceux qui te parlent d’humains, du prix de nos campagnes de communication annuelles ou ceux qui nous reprochent de nous être éloignés de la philosophie initiale du système coopératif. Je l’ai fait avec bonheur lors de bien des interviews. C’est pratique, les chiffres. Bien choisis, ils permettent de se faire passer pour un dirigeant avisé et compétent au lieu d’apparaître comme un incapable en manque d’idées nouvelles et dispensent d’avoir à justifier des orientations totalement hasardeuses ou farfelues.

Pour être sincère, je n’ai qu’un petit regret sur ce premier discours, quand tu as dit : « Nous sommes au travail pour accompagner les coopératives dans ce monde en mutation ! ». Quitte à jouer la démagogie, j’aurais ajouté « accompagner les agriculteurs ». Encore un petit effort, Michel, et nous aurons bientôt le plaisir de pouvoir boire un petit coup pour arroser les nouvelles remises de médailles qui vont, comme il est d’usage, suivre généralement l’accession à ton super niveau de responsabilité ! Et si tu travailles bien tes discours, encore mieux que je n’ai su le faire, qui sait si tu ne décrocheras pas même les palmes académiques ? »

POINT DE VUE : CES COOPS AU SERVICE DES AGRICULTEURS

Toutes les coopératives ne sont pas à mettre dans le même panier. Certaines d’entre elles, encore aux mains des coopérateurs, continuent d’assurer leur rôle et de soutenir les agriculteurs.

Fabien Picaut, céréalier en Moselle et coopérateur à GPB (Groupement de Producteurs de Blé)

Alors qu’avec ses 240 adhérents, GPB est la plus petite des quatre coopératives céréalières que compte la Lorraine, le groupement affiche des résultats satisfaisants avec 85 000 tonnes collectées en 2015 et un chiffre d’affaires estimé à 27,2 millions d’euros.
Dans un premier temps adhérent, Fabien Picaut a intégré en 2010 le Conseil d’administration de sa coopérative et en est devenu le trésorier adjoint 5 ans plus tard. Satisfait du fonctionnement du groupement Fabien explique que « GPB repose sur les principes de base de la coopération : le président joue vraiment la carte de la transparence, les décisions sont soumises au vote et les avis des coopérateurs sont réellement pris en compte ». Alors que récemment le Groupement de Producteurs de Blé a été approché par une grande coopérative voisine afin de mener une étude en vue d’un éventuel rapprochement, les administrateurs n’y ont pas donné suite pour le moment. « J’ai le sentiment que plus les coop grossissent, plus elles s’éloignent de leurs adhérents. Les économies d’échelle promises lors des fusions ne se retrouvent malheureusement pas forcément dans la rémunération des coopérateurs », conclut Fabien.

Guillaume Favarel, viticulteur dans le Tarn et coopérateur à la cave de Labastide.

La cave de Labastide se situe à Marssac-sur-Tarn et compte un chiffre d’affaire d’environ 13 millions d’euros en 2015. Cette cave coopérative indépendante, centrée sur le terroir, privilégie un produit de qualité et un développement de l’AOC en plaçant l’Homme au coeur de son activité : « notre coopérative redistribue les résultats en complément de prix, ce qui n’est plus forcément le cas partout aujourd’hui. Les grosses coopératives nous disent que leur modèle est l’avenir, mais on peut fonctionner sans être énorme puisque c’est ce que nous faisons depuis des dizaines d’années ». Alors que les principales coopératives de la région ont toutes fusionné pour ne former qu’une seule entité, les administrateurs de la cave de Labastide ont toujours préféré garder leur indépendance, préservant ainsi leur façon de fonctionner et surtout les valeurs de la cave. « Même s’il y a toujours des points à améliorer dans notre coopérative, je sais que chacun peut exprimer sa voix et que la discussion avec les dirigeants est toujours ouverte ».

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