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COVID-19 : étions-nous vraiment à l’abri d’une pénurie alimentaire ?

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COVID-19 : étions-nous vraiment à l’abri d’une pénurie alimentaire ?

La Coordination Rurale organisait hier une visioconférence de presse sur l’impact de la crise sanitaire sur le plan alimentaire. L’enjeu est vital : il s’agit de garantir qu’à l’avenir, nous ne courions pas le risque d’une pénurie alimentaire, autrement dit que nous ne manquerons pas de nourriture comme nous avons manqué de masques.

Une double dépendance

Bernard Lannes a introduit la conférence en rappelant que la pandémie de Covid-19 a mis en exergue deux dépendances : notre dépendance alimentaire et notre dépendance en main-d’œuvre.
Si le Gouvernement a assuré qu’il n’y aurait pas de pénurie alimentaire, notons que le blocage de la circulation de la main-d’œuvre étrangère hautement qualifiée qui réalise les récoltes d’ordinaire n’a pas du tout été compensée par « l’armée de l’ombre » appelée par plate-forme numérique par « le ministre de l’Agriculture et sa collaboratrice Christiane Lambert ».
Bernard Lannes rappellait ainsi que si nos frontières avaient dû être strictement fermées, nous n’aurions tout simplement pas pu nourrir les Français.

Revoir la politique d’import/export

Véronique Le Floc’h a détaillé production par production les éléments déclinés dans un courrier que la Coordination Rurale a adressé à Emmanuel Macron sur les nombreuses incohérences dans la politique d’import/export menée par notre pays. Ce sont ces incohérences mêmes, issues de politiques économiques auxquelles il faut très vite remédier, qui rendent notre pays vulnérable aux secousses du marché alimentaire mondial.

Exit les « parasites » !

Damien Brunelle, 1er vice-président de la CR et président de France Grandes Cultures, a souligné que le confinement de nombreux « parasites » de l’agriculture n’a en rien altéré la qualité du travail des agriculteurs. Il a de fait appelé à un grand nettoyage de ces structures coûteuses et inutiles gravitant autour du monde agricole, souvent aux mains d’une poignée d’intérêts particuliers qui profitent très largement des financements issus de prélèvements obligatoires.
Il a indiqué que le confinement avait mis en évidence le fait que la France vend des matières premières de base et importe des produits élaborés ou transformés. Ainsi, les ¾ de la farine consommée pendant le confinement a été importée alors que nous sommes exportateurs en blé !
Il a enfin appelé à privilégier la fonction nourricière de l’agriculture plutôt que la production d’énergie ou la transformation vers les biocarburants, dont les récentes fluctuations de prix ont bien prouvé qu’ils ne constituent pas des débouchés fiables.
Bernard Lannes rappelait que préserver notre autosuffisance alimentaire passe par l’exception agriculturelle : « Pour vendre des avions de chasse au Brésil, on a rentré de la viande du Mercosur. Qu’on arrête avec ces accords de libre-échange qui nous tuent ! » Il est temps que cela cesse !

Il faudra froisser certains intérêts privés !

Interrogée sur les premières mesures à prendre pour relocaliser la production, Véronique Le Floc’h soulignait l’importance de réaliser au préalable une analyse sincère production par production pour pouvoir réfléchir efficacement à la stratégie globale. Elle pense que cette analyse ne pourra aboutir qu’à des mesures de relocalisation des productions qui iront à l’encontre des intérêts de certains industriels qui tirent un large bénéfice de ces échanges absurdes. Plus qu’une mesure, il faudra froisser quelques intérêts privés pour privilégier l’intérêt général. Certains entreprises françaises récupèrent par exemple des produits bruts en France, les transforment dans des succursales basées dans des pays à main-d’œuvre à moindre coût, pour les vendre ensuite dans notre pays.

La nécessite d’un plan protéines

Corroborant les propos de Véronique Le Floc’h, Damien Brunelle a pris l’exemple du plan protéines. Il consisterait à insérer davantage d’oléoprotéagineux dans les assolements. Conséquemment à diminuer la part de céréales. Damien explique alors que l’on se heurte très vite à des organismes qui vivent de cotisations payées sur le tonnage de céréales échangées et qui ne veulent surtout pas que leur édifice soit fragilisé. Ces firmes d’import-export gagnent à l’aller et au retour. Eux ne veulent pas de la relocalisation et d’un véritable plan protéines pourtant bon pour le bilan carbone, pour l’environnement, pour le tissu économique européen, etc.
Il estime que les États généraux de l’alimentation ont d’ailleurs écrit leur impuissance en se limitant à une réflexion purement nationale car ce plan protéines ne peut avoir de sens qu’à l’échelon européen.

« Un stockage de sécurité, oui ; un stockage de gestion de crise, non ! »

La question a alors été posée de la position de la Coordination Rurale sur les mesures engagés par la Commission européenne, notamment avec l’aide au stockage privé.
Pour Bernard Lannes, en situation de surproduction, il est préférable de payer les agriculteurs à moins produire que rémunérer des industriels pour faire du stockage.
Il a pris pour exemple le lait, production dans laquelle les plans d’aides successifs sont venus rémunérer les propres responsables de la surproduction ! Pour arriver au final à brader des produits de qualité à des prix très dévalués pour « débarrasser les frigos ».

Véronique Le Floc’h a ajouté que produire pour stocker et faire du dumping vers les pays d’Afrique n’avait aucun sens, et que ce faisant, nous lésions bien davantage les Africains et nos collègues paysans africains bien plus que nous ne les aidions.
Elle expliquait que si la France n’est pas responsable de la surproduction européenne de lait aujourd’hui, elle a pour autant toute sa part à prendre la stratégie collective de régulation européenne. Il faudrait une réduction de 5 % que la CR souhaite voir assortie d’un complément de prix sur les 95 % restants.

« Les problèmes sont aussi devant nous. Nous avons une crise économique qui va suivre. Je rappelle, en tant qu’agriculteur, et donc paysan du monde, qu’il va y avoir des millions de morts de faim. Pendant que nous sommes en train de discuter sur la manière de reprendre en main notre alimentation, d’autres n’ont qu’une poignée de riz – quelques photos circulent et sont scandaleuses dans le monde dans lequel on vit – pour nourrir une famille pendant une semaine.
Il faut arrêter de croire dans nos pays riches que d’autres vont continuer à produire à bas prix pour qu’un tiers du monde rêve de faire des régimes pendant que les deux tiers espéreraient manger tous les jours.

Dans ce secteur stratégique, ce que nous demandons au président, c’est qu’il se dépêche parce que l’agriculture va mal. Avec le « déménagement » agricole naturel du fait de l’âge moyen de nos agriculteurs, nous n’avons même pas dix ans devant nous. L’urgence est maintenant. Prenons ce coronavirus à bras-le-corps. Retrouvons déjà notre santé. Et surtout, battons-nous pour avoir demain une alimentation saine, loyale et de qualité, avec des prix rémunérateurs pour nos agriculteurs, qui assureront à eux seuls une pérennité de notre métier. »

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