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Avant d’exporter, regardons d’abord ce que l’on met dans nos assiettes

Avant d’exporter, regardons d’abord ce que l’on met dans nos assiettes

Dans ses prévisions publiées fin juin, la Commission européenne estime que les exportations en viande bovine pourraient bondir de 15 % en volume par rapport à l’année 2018. Ces volumes seraient captés par les partenaires « historiques » de l’UE, à savoir la Bosnie, l’Israël, les Philippines et Hong-Kong mais également vers la Chine, nouvel « eldorado » des exportateurs. Mais à quoi bon continuer à augmenter les volumes exportés quand dans le même temps les revenus des éleveurs bovins viande en France sont majoritairement composés d’aides de la PAC ; que nos restaurants se fournissent avec des viandes issues d’importations et que nos dirigeants signent à outrance des accords de libre-échange qui « mondialisent » l’agriculture ?

La Coordination Rurale considère les exportations de viande bovine comme des dérives si ces dernières ne sont pas rémunératrices pour les éleveurs français et estime qu’il est totalement irresponsable de la part des politiques d’aller sans cesse à la conquête de nouveaux marchés. En cas de fermeture de ces derniers (pour problèmes sanitaires par exemple), cela a pour conséquence de déstabiliser le marché intérieur et de mettre à mal la situation financière des éleveurs.

La Commission européenne et nos dirigeants ne voient que par l’export…

La Commission européenne a communiqué début juillet sur la situation du marché du bœuf et du veau au sein de l’UE pour le début de l’année 2019 et émis ses prévisions pour les années à venir. Globalement, la production française entre le mois de janvier et mars 2019 accuse un recul de 4,8 % (-2,2 % en UE) par rapport à l’année 2018, qui elle-même accusait déjà un recul de la production de -2 % (+1,97 % en UE) par rapport à l’année 2017.

La Commission européenne prévoit pour l’année 2020 un nouveau recul de la production à l’échelle européenne de l’ordre de -0,84 %, pour une production totale de l’ordre de 7,727 millions de tec et un recul global du cheptel allaitant européen. La sécheresse, qui touche principalement les pays d’Europe de l’Ouest, est évoquée comme raison potentielle.

Au delà de ces chiffres qui illustrent un affaiblissement global de l’élevage au sein de l’Union européenne, la Commission marque le trait sur les exportations de viande bovine et parle d’accroissement à deux chiffres. Dans son rapport, elle indique que les exportations pourraient atteindre une embellie de l’ordre de +15 % grâce aux opportunités sur de nouveaux marchés et notamment vers celui de la Chine qui passerait de quelques centaines de tonnes à presque 4 000t.

EU beef exports (january-april)


Source: DG Agriculture and Rural Development, based on Eurostat

L’estimation de l’augmentation de la viande exportée à hauteur de +15 % reste cependant à mettre au conditionnelle. C’est une volonté clairement affichée par la Commission (et par l’interprofession bovine française) mais peu de professionnels de la viande sont aujourd’hui confiants pour exporter sur ce marché. En effet, le marché chinois est très concurrentiel et plébiscité, notamment par ses voisins géographiques que sont la Nouvelle-Zélande et l’Australie, qui disposent de frais logistiques bien plus faibles que ceux de l’hexagone et de l’Union européenne. Le marché chinois est également très exigent en terme de qualité de viande : les consommateurs souhaitent consommer des bovins de moins de 30 mois donc avec une finition incomplète. L’obtention d’agréments sanitaires est également un pré-requis pour accéder au marché et très peu d’industriels français l’ont obtenu.

L’ouverture des marchés à l’export induit inexorablement une ouverture à l’import et la plupart du temps à des produits n’ayant pas été élaborés sous les mêmes standards que ceux établis au sein de l’Union européenne.

Mais alors, pourquoi nos dirigeants s’entêtent à vouloir conquérir de nouveaux marchés situés à l’autre bout du monde et sur lesquels aucune assurance n’est donnée quant à la rémunération ? Pourquoi ne pas tout simplement réduire la part de nos exportations afin de retrouver notre souveraineté alimentaire et baisser la part des importations, comme le demande la CR depuis 1992 ? Ce n’est pas facile à entendre pour des politiques prônant le libre-échange…

Un élément de réponse se trouve dans la signature récente de l’accord avec les pays du Mercosur qui va s’avérer destructeur pour l’agriculture européenne, agriculture ayant servie de monnaie d’échange dans les négociations contre des produits manufacturés tels que des automobiles. Cela se traduira, pour les grandes industries, par un abaissement des droits de douane sur les véhicules particuliers passant de 35 % à 0 % sur une période de 15 ans, et de 18 % à 0 % sur les pièces détachées automobiles sur une période de 10 ans. Les produits pharmaceutiques, la chimie et l’équipement industriel seront également des secteurs qui bénéficieront d’une suppression des droits de douanes…

Il est donc clair que l’intérêt d’ouvrir nos marchés n’est pas d’aller chercher de la valeur pour les éleveurs, mais bien d’engranger des bénéfices pour des entreprises du CAC40, et ce au détriment de l’élevage européen…

…pendant que plus de 66 % de la viande bovine distribuée en RHD est issue d’imports

La Restauration Hors Domicile (RHD) représente environ 20 % des débouchés pour la viande : 75 % de cette viande est issue des vaches laitières de réforme et 25 % de vaches à viande ce qui représente 301 000 tec en 2014. Elle est ventilée dans trois grandes catégories à savoir la restauration collective pour 21 % (secteur dynamique mais spécifique), la restauration rapide pour 33 % (forte maîtrise du ticket moyen) et la restauration commerciale pour 46 %.

Une étude éditée par Interbev nous apprend que parmi toute cette viande consommée hors domicile, 66 % est non-issue des élevages français et donc issue d’imports. Ces chiffres illustrent bien une contradiction flagrante entre ce que l’on pourrait appeler les paroles et les actes. Les États Généraux de l’Alimentation votés en fin d’année 2018 par le parlement planchent sur le sujet et mettent la priorité sur l’approvisionnement local et de produits de qualité (50 % de produits bio, de qualité et durable à l’horizon 2022), avec une attention renforcée sur la traçabilité, la prise en compte des enjeux environnementaux et du territoire.

Origine de la viande bovine en RHD en 2014

Source : La viande en restauration collective (Interbev)

Cette situation risque encore de se détériorer avec la volonté affichée de la part du gouvernement de multiplier la signature d’accords de libre échange, notamment avec les pays du Mercosur et du Canada, qui permettrait l’importation par l’UE de près de 500 000 tonnes équivalent carcasse de viande bovine, avec toutes les externalités négatives qu’elles comportent (voir notre argumentaire contre les traités de libre-échange).

La balance commerciale de la viande bovine en France était négative en 2018 à hauteur de – 91 800 tec et ce malgré une augmentation des exportations par rapport à 2017 de l’ordre de +2,5 % (d’après les données et bilans de France Agrimer). En effet, dans le même temps, les importations se sont accrues de l’ordre de 3,5 % soit + 11 000 tec. La filière bovine française s’affaiblit, les Comptes de la nations récemment publiés confirment cette tendance : « La part des productions animales dans la valeur de la production agricole française diminue. Elles ne représentent à présent plus que 20,2 % en 2018 contre 22,2 % en 2016 ». La production bovine passe elle de 10,2 % (2016) à 9,1 % (2018) dans la valeur de la production agricole française.

Dans le même temps, le revenu des éleveurs de bovins viande en France est majoritairement composé d’aide de la PAC du fait de la faiblesse des cours. Il est important de noter que ces aides sont en diminution constante et que les négociations budgétaires sur la future PAC laissent à penser que les subventions diminueront encore sur la prochaine programmation. Selon l’OFPM le résultat par actif non salarié était de 18 064€ en 2017 et de 15 736€ en 2018. Comment alors espérer améliorer la situation des producteurs en imposant une concurrence déloyale ?

La Coordination Rurale défend depuis toujours le fait que chaque État puisse défendre sa propre souveraineté alimentaire sans nuire à celle des autres. Cela passera obligatoirement par la sortie de l’agriculture de l’égide de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et par la mise en place de l’exception agriculturelle qui permettra une résilience de la part de nos éleveurs face à des importations réalisées à des prix mondialisés.