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Au pays des vaches sacrées, les petits producteurs meurent

Au pays des vaches sacrées, les petits producteurs meurent

Un pays à 29 États, entaché d’inégalités

L’Inde et ses 1,3 milliards d’habitants dont les 2/3 sont employés dans le secteur agricole s’avère un colosse en transition. D’ici 2050, le pays aux 29 États atteindra les 1,7 milliards d’habitants (soit environ 25 fois la population française et le triple de celle de l’Union européenne), devançant ainsi la Chine sur le podium des pays les plus peuplés au monde.

L’agriculture représente un enjeu majeur pour le développement économique de l’Inde: elle compte pour 18% de son PIB (contre 1,7% en France), mais subit de profonds changements.

Après la révolution verte, opérée dans les années 70 afin d’endiguer les famines successives, est venue la révolution blanche qui a permis une nette progression des rendements laitiers. Avec une production laitière caduque à l’époque, l’Inde est alors passé au rang de premier producteur mondial de lait avec 17 % de la production totale.

Paradoxalement, les rendements laitiers par animaux sont très faibles comparés aux autres pays producteurs, avec en moyenne 1290 l de lait / vache / an, contre 8520 l de lait / vache en France, mais le nombre d’animaux y est bien plus conséquent (120 millions de vaches et de bufflonnes en 2015 contre 3,7 millions de vaches laitières en France).

Le prix du lait en Inde a triplé depuis la dernière décennie, et plafonne depuis 2015, ce qui a amené les producteurs à mener une réflexion sur l’amélioration de la productivité de leurs animaux. Selon une étude de l’OCDE, l’Inde devrait contribuer à la hausse de 42% de la production mondiale de lait dans la décennie à venir. Cela représente une véritable bombe dans la production laitière avec des conséquences désastreuses sur les cours laitiers mondiaux ! La régulation est donc la meilleure des solutions, que ce soit en Inde comme en Europe.

Malgré cette position de leader mondial de la production laitière, l’Inde est jusqu’ici restée absente sur le marché de l’export : ses échanges représentent moins de 1 % de sa production.

Les changements démographiques importants font que la consommation (+7%/an) augmente plus vite que la production (+4,5 %/an), ce qui a conduit à des hausses de prix du lait au détail pouvant aller jusqu’à 20% en 2012. L’État Indien, pour faire face aux tensions et rester en autosuffisance alimentaire, ajustait l’offre et la demande en ouvrant et en fermant les frontières.

Surproduction : mêmes causes, mêmes effets…

Depuis quelques mois, comme en Europe, la surproduction sévit dans plusieurs États indiens ce qui a fait chuter le prix d’achat aux producteurs de 20 % en moyenne. Dans l’État du Maharashtra par exemple, le prix est passé de 27 roupies/litre (≈ 0,34 €) en 2017 à 18 roupies/litre en 2018 (≈ 0,22 €) soit une baisse de 30 % !

Les effets de cette surproduction sont d’autant plus sévères, qu’ils sont accentués par l’importation croissante de poudre de lactosérum et de lactose 25 % moins chère que celle produite dans le pays.

Pour endiguer ce phénomène et soutenir les producteurs, les coopératives laitières ont demandé au gouvernement d’acheter et stocker du lait écrémé en poudre ou de proposer une subvention à l’exportation, sachant que la conjoncture demeure peu propice à cette dernière solution compte tenu des faibles prix internationaux.

Concurrence déloyale et dumping entre États

À l’instar des producteurs européens, les producteurs des 29 États indiens ne sont pas traités sur un pied d’égalité provoquant un véritable dumping. L’État du Karnataka a par exemple subventionné la Karnataka Milk Federation (KMF) à hauteur de 6 cts d’€ le litre, lui permettant ainsi de payer ses producteurs à hauteur de 28 cts d’€ tout en versant uniquement 22 cts d’€ de sa poche ! Cela lui a permis de s’imposer sur certains marchés voisins obligeant les autres états à rivaliser pour vendre sans subvention.

En Inde aussi : Grève du lait et manifestations massives pour un revenu digne

Au printemps 2017, les producteurs de l’État du Maharashtra, surendettés et frappés par la sécheresse, avaient manifesté massivement pendant 11 jours afin de faire pression sur les autorités. En parallèle de leurs manifestations, ils avaient bloqué l’acheminement des denrées périssables vers Bombay : le prix des légumes avait explosé et le lait était introuvable. Les agriculteurs de Nagpur avaient par ailleurs déversé des milliers de litres de lait sur les routes pour protester contre le gouvernement. Leur pression a payé puisque cet état a finalement accepté de débourser 305 milliards de roupies (4,2 mds d’€) pour rembourser les dettes de ses producteurs.

Un an après, les producteurs laitiers du Maharashtra réitèrent leurs manifestations. Le gouvernement n’ayant pas fixé le prix d’achat de leur lait à hauteur de leur besoin, ils menacent l’État d’une manifestation de grande ampleur du 1er au 10 juin 2018. Le 5 juin prochain, intitulé « jour de la honte », ils n’enverront pas leurs produits vers les villes.

Les producteurs laitiers à Aurangabad ont déclaré « Nous devons vendre le lait à 21 cts. Nous avions demandé un prix de base à 62 cts par litre, mais le gouvernement l’a fixé à 27 Rs, soit 34 cts. Nous sommes en train de subir des pertes, alors en guise de protestation, nous distribuerons gratuitement du lait du 3 au 9 mai. »

Suicides : France / Inde / USA / Nouvelle Zélande, le même fléau

Certains producteurs ne supportant plus les effets de leur endettement, commettent l’irréparable. Dans l’État du Maharashtra ce n’est pas moins de 1 417 fermiers qui ont mis fin à leur jour en 2017 selon les chiffres officiels. Le suicide des agriculteurs devient même source de démagogie et de jeu électoral. Le premier ministre actuel Modi a gagné l’élection en faisant la fausse promesse aux producteurs de doubler leurs revenus, promesse aussitôt oubliée une fois élu ! D’où le retour des manifestations…

Endettement, même stratégie qu’en UE : on fait miroiter un eldorado et quand les producteurs sont endettés, on baisse les prix pour mieux les asservir !

La Gujarat Cooperative Milk Marketing Federation Ltd (GCMMF), qui commercialise le marque populaire de produits laitiers Amul, se targuait, au printemps 2017, d’avoir quadruplé le revenu de ses producteurs laitiers au cours des 7 dernières années. Elle a pu augmenter son approvisionnement en lait de 96 % en 7 ans grâce à une bonne rémunération de ses agriculteurs. Ce prix a aidé à maintenir l’intérêt des agriculteurs pour la production de lait. De meilleurs rendements les ont motivés à accroître leurs investissements et donc leur endettement. Pour cela, la GCMMF les a conseillés et assistés pour ouvrir des comptes bancaires. Or, dans la coopérative Amul, le lait n’est pas si blanc que ça ! En 2017, un syndicat agricole a posé un ultimatum à la coop : si le paiement des producteurs n’était pas régularisé sous les quinze jours, l’approvisionnement en lait allait être tari ! Car depuis la démonétisation du paiement aux producteurs, certains d’entre eux ne le reçoivent plus à temps… Par ailleurs, en août 2017, Amul réduisait de 6 à 7 % les prix du lait écrémé en raison de la faiblesse de la demande intérieure et de la surproduction. Ouvrir des comptes bancaires aux producteurs et baisser les prix après avoir fait miroiter un eldorado ne constitue-t-il pas une manière de faire le tri en plus de les asservir ?

Traité de libre-échange: les petits producteurs vent debouts

Les traités de libre-échange n’ont pas pour vocation à servir les plus petits, et l’histoire nous le prouve. L’Inde est au coeur de plusieurs traités, qui pourraient mettre à mal la production paysanne: accord bilatéral UE-Inde, RCEP… Le partenariat économique régional global (RCEP), accord de libre-échange entre 16 pays autour de l’océan pacifique dont la Chine, le Japon et la Nouvelle-Zélande, vise à réduire à 0 les taxes à l’importation de biens agricoles et industriels entre les pays membres. Ce partenariat, dont les négociations ont débutées en 2012, obligerait l’Inde à accepter des importations de produits bons marchés et permettrait à la Nouvelle-Zélande par exemple, d’inonder le marché de son lait subventionné. Le géant Néo-Zélandais Fonterra, plus gros exportateur de lait au niveau mondial, compte bien, grâce au RCEP, forcer l’entrée du marché Indien et ainsi être en concurrence directe avec les coopératives. Les perdants de l’histoire sont les petits producteurs, victimes collatérales de ces traités libéraux, qui rejettent fortement ces accords et le manifestent dans la rue, où la répression peut y être sévère (5 agriculteurs tués par balle par la police à Mandsaur). Des mouvements paysans voient le jour, comme “la caravane des paysans pour la liberté”, ayant rassemblé 175 organisations d’agriculteurs dans le Nord et l’Est de l’Inde, afin de réclamer des prix de soutien supérieur à 50% des coûts de production.

Une production populaire qui pèse 85% du marché

En possession de seulement une ou deux vaches, ces paysans représentent la grande majorité de la production laitière en Inde. Il y a dans ce pays 75 millions de fermes laitières, 60% d’entres elles sont de toutes petites structures mais représentent 22% du PIB agricole. Elles représentent la face “cachée” de la production laitière, et ne commercialisent pas leur lait par des canaux organisés: la vente est effectuée en direct, au pis de la vache, en troc, au marchand de thé du coin… Ces petits paysans sont cependant aujourd’hui menacés. Nombre d’entre eux sont poussés vers la sortie, endettés, peu compétitifs. En cause la politique menée par le pays, plus ouverte sur le monde, avec des objectifs productivistes, libéraux aussi. Place est faite aujourd’hui pour le développement de mégafermes, conséquences de la politique agricole menée par l’Inde, qui facilite l’absorption des petites entreprises locales par des multinationales et l’importation de produits laitiers. En 2012, Danone a débuté des négociations dans l’optique d’acquérir une part majoritaire chez Thirumala, et accroître sa présence dans le monde. Le groupe français a cependant revu sa politique d’investissement et s’est rétracté pour se retirer totalement du marché indien. Un autre groupe français, Lactalis, continue ses investissements et ses marges records sur le dos des éleveurs. Il s’est offert en 2016, le laitier indien Anik. Ces géants facilitent l’implantation de fermes usines en tirant les coûts de production et donc le prix de vente vers le bas , ce qui rend la concurrence par les petits producteurs impossible. Ainsi, le nombre de fermes diminue, ces petits producteurs passent du statut d’entrepreneur au statut de salarié dans ces fermes immenses, et l’économie locale se perd.



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